Sophie Reine : "Dans ma façon de voir le monde, les larmes ne sont jamais loin du rire"

Sophie Reine sort son premier film "Cigarettes et chocolat chaud", en salles le 14 décembre, porté par Camille Cottin et Gustave Kervern. Rencontre avec cette réalisatrice tout aussi fraîche, joviale et vivifiante que sa comédie.

Sophie Reine : "Dans ma façon de voir le monde, les larmes ne sont jamais loin du rire"
© DR

"Rares sont les techniciens qui passent à la réalisation", nous confie Sophie Reine, qui fait figure d'exception dans le milieu cinématographique. Cette monteuse de profession – accessoirement récompensée d'un César pour le montage du film Le premier jour du reste de ta vie – est passée derrière la caméra pour la première fois, avec Cigarettes et chocolat chaud, une comédie qui suit les aventures de Denis Patar (Gustave Kervern), un père célibataire qui tente tant bien que mal d'élever ses filles. Nous avons pu rencontrer la réalisatrice dans le décor chaleureux, haut en couleur et "comme à la maison" du Pavillon des Canaux à Paris, un lieu tout à fait à l'image de son feel-good movie. Secrets de tournage.

Le Journal des Femmes : Comment est né Cigarettes et chocolat chaud ?
Sophie Reine : J'ai rencontré des enfants atteints du syndrome Gilles de la Tourette et j'ai proposé à ma productrice de raconter l'histoire d'une jeune fille qui en est atteinte. La lutte intérieure de ces enfants ayant un handicap social qu'ils ne peuvent pas retenir m'a touchée. J'avais envie de faire comme dans les Pixar, les films comme Juno ou Les Simpson : on a l'impression que c'est une farce, mais on trouve des sujets plus profonds. J'ai une façon de voir le monde assez à fleur de peau ; les larmes ne sont jamais loin du rire.

Qu'est-ce qui vous a inspirée pour constituer cette famille "hors norme" ?
L'univers et le point de départ du film sont autobiographiques. J'ai vécu dans une famille joyeuse et libre avec des parents tourbillonnants, qui m'emmenaient dans plein d'aventures et délires. On mangeait des frites, on avait une chèvre et un singe, c'était toujours le bazar. Puis ma maman a disparu. J'étais plus âgée que les filles dans le film, mais on a quand même eu cette notion de deuil. Et quand on pense le monde différemment, ce n'est pas évident.

Comment définissez-vous la "norme" ?
C'est ce qui est compliqué ! On n'a pas une vision naïve de la famille, ni dans mon foyer, ni dans le film. On n'est pas des hippies : c'est pas "peace and love" et les enfants se gèrent tout seuls, c'est plutôt "faisons leur confiance, valorisons-les, protégeons-les". J'ai l'impression qu'on est tous noyés dans un groupe alors qu'on a envie de s'adresser à chacun individuellement. Je trouve qu'on écrase les enfants en leur mettant la pression. Il faut qu'ils soient parfait là où nous ne le sommes pas. Ne pourrait-on pas leur laisser un peu de créativité ? Revenons à des choses un peu plus cool ! Ce n'est pas parce qu'on n'est pas scolaire qu'on n'y arrivera pas. Si on est motivé et qu'on aime ce qu'on a envie de faire, ça marchera.

Comment avez-vous choisi vos acteurs ?
Gustave Kervern, je l'adore en tant qu'acteur, réalisateur et humain. J'avais vraiment envie de le rencontrer, ne serait ce que pour lui envoyer mon CV de monteuse et je lui ai envoyé une lettre. On avait peu d'espoir et il m'a rappelée en me disant qu'il était partant. J'adorais ses films avec Benoît Délépine et leur travail dans Groland. Ils sont politiquement incorrects, mais intelligents, tout comme Camille Cottin dans Connasse.  On avait pensé à elle, mais elle était enceinte, du coup on a tout décalé. On lui a redemandé si elle était ok et elle était hyper enthousiaste. J'ai eu une chance incroyable. ce sont deux acteurs géniaux.

Sophie Reine, sur le tournage © Mandarin Cinema - Alexis Cottin

Avez-vous travaillé avec des assistants sociaux ?
J'ai dépeint cette famille hors norme à une amie assistante sociale. Elle m'a parlé de ces stages parentaux très peu utilisés, mais qui existent. C'est un outil qui permet de lutter contre la délinquance en condamnant les parents à suivre un stage, comme le permis à points. Je me le suis approprié. Sur le papier c'est super, dans l'absolu, on s'adresse à des parents qui sont loin de communiquer vraiment avec leurs enfants comme on le leur préconise. Le film ne critique pas les assistants sociaux, mais le système auquel ils appartiennent.

Comment Héloïse Dugas a fait pour s'approprier le syndrome de la Tourette ?
On a travaillé avec des familles d'enfants qui ont des tics, dont une petite Alizée qui a l'âge d'Héloïse. J'ai fait lire le scénario à sa famille en demandant si ce n'était pas un peu naïf par rapport à ce qu'ils vivaient. Ils ont adoré l'idée. Ils étaient très émus et ça nous a encouragés. Alizée est devenue la coach d'Heloïse, qui ne l'a pas du tout imitée. Elles ont beaucoup discuté sur les effets et les sensations et elle s'est fait ses propres tics. Elle a assuré.

Pourquoi cette obsession pour David Bowie ?
Je suis vraiment fan. Il n'était pas mort à l'époque où j'ai eu l'idée de le mettre dans la BO, il y a 5 ans. On était en montage quand il est décédé. On n'avait pas les sous pour acheter ses musiques, même pas pour une minute. On a envoyé une lettre en précisant le budget et on nous a dit "ok". On a flippé pendant le montage parce qu'on n'avait pas d'accord écrit, juste un mail. Les ayants droits ont respecté ses volontés, mais je pense qu'on est les derniers. Un miracle ! C'est un hommage imprévu.

Avez-vous rencontré des difficultés avec ce premier long-métrage ?
Je n'ai pas arrêté le montage. Ce n'est pas un upgrade, c'est un projet personnel. Il y a des fois où ça m'a aidée, parfois pas du tout, surtout pour le montage. Ce sont deux amis dont j'adore le travail qui l'ont fait et ils ont assuré. Le monteur apporte le recul qu'un réalisateur n'a pas. C'était très dur avec l'historique de l'écriture, l'affect du tournage et les relations avec les comédiens.

Aimeriez-vous réitérer l'expérience ?
J'attends de voir comment va se passer la sortie, je vais voir comment je vais vivre cette angoisse, mais j'aimerais bien repartir sur un projet !

Regardez la bande-annonce de Cigarettes et chocolat chaud, en salles le 14 décembre :


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