Dans la plaine de Karapinar, à l'extrémité de la province de Konya, le grenier à blé de la Turquie, les habitants ne dorment plus tranquilles. "Ce soir-là, nous avons entendu un bruit infernal. J'avais l'impression qu'un avion avait largué une bombe, que c'était la guerre", raconte au Monde Abdullah, un quinquagénaire qui a vu trois gouffres avaler une partie de son exploitation. Ces affaissements brutaux, appelés dolines ou "obruk" en turc, peuvent atteindre 100 mètres de diamètre et autant de profondeur. Les parois sont nettes, presque cylindriques, comme découpées au cutter.

Le phénomène n'est pas nouveau, mais son rythme s'emballe. Jusqu'aux années 2000, on en comptait une tous les cinq à dix ans. Aujourd'hui, une vingtaine se forment chaque année rien qu'à Karapinar. Le Centre de recherche sur les obruk de l'Université technique de Konya en recense près de 650 dans le bassin. "En 2024, on y a compté entre 25 et 30 nouveaux obruk", confirme au Figaro l'ingénieur en géologie Alper Dülger. Pour Fatih Sik, agriculteur de 46 ans, le pire est survenu en août 2024 : "un grondement a retenti. Ensuite, l'eau a jailli comme d'un volcan en éruption." Sa maison a tremblé pendant vingt-cinq jours. Sa femme et ses enfants ont fui en ville.

L'explication est implacable. Sous Karapinar, le sous-sol calcaire est gorgé de cavités. Tant qu'elles sont remplies d'eau, elles tiennent. Vidées, elles s'effondrent. Or les agriculteurs pompent à tout-va pour irriguer maïs, betterave à sucre, luzerne et tournesol, des cultures gourmandes installées dans une région quasi désertique où il tombe à peine 300 millimètres de pluie par an. "La culture de la luzerne est une aberration ! C'est la plante qui consomme le plus d'eau", admet Durmus Uner, président de la chambre d'agriculture locale, dans Le Monde. Les forages se multiplient, souvent illégalement : 35 000 puits déclarés à Karapinar, mais trois fois plus de clandestins, selon les chercheurs. On creuse à 80 mètres, puis 160. Et le climat, lui, s'assèche.

Les agriculteurs, eux, se sentent piégés. Avec une inflation galopante et des prix d'intrants qui ont bondi de 36 % en un an, beaucoup refusent de lâcher leurs cultures rentables. "Être agriculteur en Turquie, c'est travailler en ayant faim", lance Fatih Sik au Figaro. L'État, lui, promet depuis des années un projet d'acheminement des eaux du Göksu qui ne vient pas. À la place, une centrale solaire géante de 20 km², exploitée par une entreprise proche du pouvoir, s'étend désormais au nord de Karapinar.

Les géologues, eux, redoutent l'accident humain. Aucun habitant ni animal n'est encore tombé dans un obruk. Mais comme le résume Alper Dülger, tant qu'il n'y a "rien de tout ça, cela n'est peut-être pas vraiment considéré comme un problème". En attendant, certains paysans rebouchent les trous au béton. Un sparadrap sur une hémorragie.