Tout commence en 2022. L'Office de l'Union européenne pour la propriété intellectuelle (EUIPO) accepte ce jour-là d'enregistrer la "marque verbale Obelix" au profit d'un entrepreneur polonais, Works 11 Michal Lubinski, basé à Katowice. Le hic : ce monsieur fabrique des produits liés aux armes à feu, aux munitions et aux explosifs. Difficile d'imaginer plus éloigné de l'univers bon enfant des bandes dessinées.
Du côté des Éditions Albert René, éditeur historique des aventures d'Astérix créé par Albert Uderzo en 1986 et aujourd'hui propriété d'Hachette, on ne décolère pas. La maison réclame l'annulation pure et simple de cette marque, en s'appuyant sur sa propre marque européenne OBELIX déposée bien avant. Mais l'EUIPO rejette une première fois la demande, le 11 novembre 2024. Sa logique : Obélix serait perçu "comme une simple référence descriptive à un personnage de la série de bande dessinée", et les secteurs de marché concernés n'auraient "aucune proximité". Pas de quoi, selon l'office, parler d'atteinte à la marque.
C'est là que le scénario prend une tournure inattendue. Refusant de baisser pavillon, les Éditions Albert René se tournent vers la justice européenne pour empêcher qu'un lance-menhirs moderne porte le nom du grand enfant "tombé dans la potion magique quand il était petit". Et le Tribunal de l'Union européenne leur donne raison sur toute la ligne. Dans son arrêt, il estime que ce dépôt est "de nature à porter atteinte à la renommée de la marque antérieure". En somme, Astérix vient bel et bien de faire condamner l'usage abusif d'Obélix, son inséparable compagnon. Une victoire qui sonne comme un clin d'œil malicieux à la saga.
Dans le détail, les juges européens reprochent à l'EUIPO une analyse "incomplète et erronée". L'office n'aurait pas correctement pris en compte les exemples de produits sur lesquels figurait le terme "Obelix" ou "Obélix" accompagné du symbole ®, preuve qu'il s'agit bien d'une marque enregistrée. Il a aussi eu tort d'écarter les preuves où le nom apparaît associé à celui d'Astérix : selon le Tribunal, cette association "n'empêche pas d'établir que le terme Obelix est perçu de manière individualisée". Bref, Obélix existe par lui-même, et pas seulement comme l'ombre de son copain moustachu.
Reste désormais à savoir si l'entrepreneur polonais tentera un dernier sursaut devant la Cour de justice de l'UE, dans un délai de deux mois et dix jours. En attendant, la décision rappelle une règle d'or à tous ceux qui rêvent d'exploiter un nom célèbre sans autorisation : avant de jouer les Romains face aux irréductibles Gaulois, mieux vaut vérifier qui a la potion magique de son côté.