Aucun rapport sexuel depuis 5 ans... Elodie raconte comment elle le vit

Elodie a 36 ans et n'a pas fait l'amour depuis cinq ans. Face à cette absence de sexe et dans une société qui valorise la performance, la jeune femme s'étonne de ne ressentir aucune pression. Elle nous confie son vécu, sa part de choix, ses interrogations et son analyse.

Aucun rapport sexuel depuis 5 ans... Elodie raconte comment elle le vit
© 123RF

Dans son livre La Vie Sexuelle en France (éd. de la Martinière) Janine Mossuz-Lavau, sociologue, partage les résultats de sa grande enquête sur la sexualité des Français et qualifie de "dernier tabou" l'absence de sexe dans le couple. Si nous parlons de sexe avec de plus en plus d'aisance, si nos joues ne rosissent plus quand on évoque des pratiques, des fantasmes ou même des inquiétudes, il n'empêche que "jamais dans un dîner (y compris de copains en pleine coolitude) vous n'entendrez des personnes mariées, pacsées ou en concubinage, déclarer : Nous ? Cela fait longtemps qu'on ne baise plus" pour reprendre les mots de la sociologue.
Un silence partagé par les célibataires, pour qui l'abstinence s'installe aussi progressivement, et pour d'autres raisons.
Comment se vit l'absence de sexe quand on est seule ? Quand la possibilité même de faire l'amour est moindre et que les rencontres ne se multiplient pas ? Quand cette absence de sexe est induite de par notre statut là où un couple laisse toujours entendre qu'une potentielle vie intime existe encore ? Elodie, 36 ans, n'a pas fait l'amour depuis cinq ans. Elle nous explique comment elle le vit et choisit de briser le tabou.

"Les occasions ne sont pas multipliées, c'est une réalité"

Je n'ai pas fait l'amour depuis l'été de mes 31 ans, période à laquelle je suis tombée enceinte. C'était avec P., le père de ma fille, il y a cinq. A cette époque-là, on vivait à l'étranger, il a été muté professionnellement. Lorsque que j'ai appris ma grossesse, j'ai décidé de rentrer. Je voulais être suivie en France et accouché en France. Mais P. était coincé par son boulot. Nous étions face à une impasse. Je suis rentrée seule. J'étais tellement heureuse de devenir maman, moi qui le souhaitais depuis longtemps, que je n'ai pas vu la distance comme un obstacle. J'étais centrée sur moi, mon ventre, beaucoup moins mon couple.

De retour en France, je me sentais bien. P. est venu me voir régulièrement, puis de moins en moins. Disons que notre histoire s'est étiolée. Il vient toujours rendre visite à notre fille. Nous sommes devenus, sans jamais poser de mots, des amis, des parents. Tous les deux jours, on se fait un appel vidéo pour notre fille. Nous ne sommes plus ensemble mais notre vie de famille se porte au mieux.

Toujours étant que l'accouchement et la maternité m'ont détournée de la sexualité pendant environ un an. Alors même que je me savais libre, je n'avais pas la tête à ça, à la rencontre, à la sexualité. Je crois aussi que par loyauté, presque fidélité envers P., je m'empêchais de trouver l'amour, ou même de ressentir de l'attirance pour quelqu'un, puisque la rupture n'a jamais été actée. Toujours pas aujourd'hui, et pourtant elle est évidente.

Quand ma fille a eu un an, que j'ai commencé à trouver mon rythme avec elle, que j'ai repris le travail, j'étais complètement disponible à une nouvelle rencontre. Mais les occasions ne se sont pas multipliées, c'est une réalité. Je bosse pourtant avec beaucoup de mecs, j'ai un métier de "geek". Mais beaucoup d'hommes étaient maqués. Les célibataires ne m'intéressaient pas, eux.

"Dans ce monde, si tu ne fais pas l'amour, tu as un gros problème"

Le temps est passé. Au fil des mois, mon célibat a cessé de me préoccuper. J'ai trouvé mon équilibre, je me suis faite à l'idée. Je ne pensais plus à rencontrer l'amour, même pas à vivre quelques aventures, sauf quand mes copines me sonnaient les cloches en me répétant "Mais tu es jeune, profite !". Ce que je trouvais assez fou, c'est que mon célibat ne les interpellait pas tant. Ce qui les interpellait, c'était ma vie sexuelle déserte. Dans ce monde, si tu ne fais pas l'amour, tu n'es rien, ou bien tu n'es pas vraiment normale.

Elles me conseillaient de m'inscrire sur une application de rencontre. Je me souviens de remarque comme : "Mais tu n'as pas envie qu'un mec te touche ?", "Tu n'as pas envie de prendre du plaisir ?". Alors oui, parfois ça me tracassait, parfois j'y pensais, mais j'y pensais parce que je trouvais ça un peu bizarre, cette façon que j'avais de m'en foutre. Mais c'était plus fort que moi : le sexe ne me manquait pas et ne me manque toujours pas. A la limite, ce qui me manque, c'est la dimension tendre et complice de la sexualité. L'après rapport, quand tu t'endors dans les bras de quelqu'un. Mais ce manque ne m'envahit pas, n'est pas vraiment installé.

"Je n'ai jamais eu une grosse libido, ça ne doit pas aider"

Je dois dire que je n'ai jamais eu une grosse libido. J'aime faire l'amour mais ça ne me dérange pas de ne pas faire l'amour. On peut aimer les crèmes glacées et s'en passer tout l'hiver, c'est pareil. Peut-être que si mon corps m'envoyait des signaux en ce sens, peut-être que si mon désir sexuel était plus gros, alors oui, je sauterais le pas des applis ou peut-être même que je ressentirais une attirance pour un mec au travail. Mais mon corps ne me guide pas vers cette direction.

Avant P., j'ai eu quelques histoires. Une longue notamment, avec un homme qui me reprochait de ne pas assez avoir envie de faire l'amour. Pour moi, on ne faisait que privilégier la qualité à la quantité. Mais tout ça nous a valu de belles disputes. J'étais "frigide", selon ses mots. Avec les autres, les relations ont été courtes et se résumaient donc à des "débuts", laps de temps pendant lesquels mon désir était plus actif. Néanmoins, j'étais soucieuse de faire plaisir et de faire ça bien. J'ai souvent eu le sentiment de jouer un rôle. Je voulais impressionner l'autre, aussi pour compenser le fait qu'un jour prochain, ma libido s'éteindrait. Je ne me sentais pas moi-même. Alors c'est quoi, être moi-même… Je pense que le fait de mettre des habits "classes" la journée et d'aller travailler ce n'est déjà pas être moi-même... Ça n'aide pas à comprendre, ça. Enfin, je suis une casanière, j'aime bien être seule.

"Dans le fond, c'est plus confortable pour moi, je me sens alignée, cohérente, complètement libérée"

Avec P., le sexe était différent. Ce n'était pas tous les jours, c'était de l'ordre d'une fois par mois. Mon désir était plus présent qu'avec mes partenaires du passé. Mais je sentais chez lui une frustration, c'est vrai, sauf qu'on en parlait ouvertement. On a fini par trouver notre rythme. En tout cas, ce qui est sûr, c'est que j'ai toujours ressenti une certaine pression à faire l'amour car je me suis toujours perçue comme une fille à la marge, pas assez portée sur le sexe.

Je me suis toujours acceptée comme je suis. Certes, face aux hommes de ma vie, j'ai parfois ressenti de la gêne. Du genre : "je suis désolée de ne pas t'apporter ce que tu veux", mais aujourd'hui, du fait d'être seule, de ne décevoir potentiellement personne, je vais très bien. Qu'est-ce que ça peut faire, l'absence de vie sexuelle ? Au moins, personne ne me met la pression, je n'ai pas à remplir un devoir conjugal ou autre, même si j'entends que le sexe n'est pas un devoir, mais un partage. Dans le fond, c'est plus confortable pour moi, ce non-sexe, parce que ça me permet d'être alignée et cohérente, et donc complètement libérée. Je ne cours pas après ça, je vis très bien sans et finalement, je parviens à échapper à toute cette pression ambiante, à cette société qui valorise la performance sexuelle. J'avais davantage de pression quand ma vie sexuelle était active.

Bien entendu, ne plus faire l'amour n'est pas un choix. Je n'ai jamais fait le choix de tout stopper, mais une part de moi a fini par prendre le contrôle parce que je réalise que je suis épanouie comme ça, et que je n'ai pas spécifiquement besoin de sexe pour du sexe.

"J'ai des pensées impures, j'imagine des scènes de sexe sauvage"

J'ai toujours eu un désir fragile, c'est un fait. En revanche, j'ai noté que depuis que je ne fais plus du tout l'amour, je peux me mettre à envisager des partenaires inenvisageables en temps normal. Ou alors des pensées hors sujet me viennent à l'esprit. Et c'en est gênant parce que ces pensées "impures" débarquent généralement en face de la personne, quand il y a du monde autour et je dois prendre sur moi pour cacher. Par exemple, je vois fugacement une scène cochonne : mon collègue qui me prend sur la moquette de l'open-space. C'est sauvage. Autre exemple, je regarde des mains par hasard et la "proportionnelle des extrémités" chez le monsieur me vient à l'esprit, alors j'imagine ses attributs en pleine réunion. Bref que des choses pas appropriées. Ma sexualité imaginaire se porte très bien, peut-être pour venir compenser une sexualité réelle inexistante.

Je me masturbe. Souvent. Mais je ne saurais pas dire si c'est parce que j'en ai besoin ou juste parce que je m'ennuie, que je n'arrive pas à dormir. En plus j'ai comme l'impression d'être sale après... Je ne saurais pas dire si c'est de la culpabilité ou du dégoût. J'ai conscience que le sexe et moi, ça n'a jamais été la grande entente. Alors pourquoi forcer ? Je ne sais pas de quoi demain sera fait. J'envisage de reconstruire ma vie amoureuse, oui, mais sans urgence, sans chercher.

Aucun rapport sexuel depuis 5 ans... Elodie raconte comment elle le vit
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