Caprices londoniens

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Le chef de gare siffla le départ imminent du train. Les portes se fermèrent d'un claquement sec. Je goutais le parfum délicieux de la liberté volée et savourais cet instant de tout mon être. Paris se découpait dans les vitres, en million d'images, m'offrant ainsi un paysage fragmenté. Je pensais à la beauté d'un kaléidoscope dont les images et la lumière changent à l'infini et bercée par les conversations des voyageurs, je m'endormis profondément.

Deux heures avant, 7h30.

"Arrête Kiara, laisse-moi!"  Je bougonne et pousse le chat qui ronronne dans mes oreilles. Je lance un coup d'œil ensommeillé au réveil et me lève d'un bond. 7h30 ! Mon réveil n'a pas sonné. Le chat miaule et tourne dans mes jambes. Prise de panique, je réchauffe un fond de café et file sous la douche, je sursaute violemment, surprise par l'eau glacée. Voilà autre chose, je grelotte et je me dépêche de prendre le premier tailleur dans la penderie pour m'habiller rapidement. Revenu précipitamment dans la cuisine, le café a bouilli mais je l'avale d'une traite. Mascara, une caresse au chat, quelques croquettes. Prête ? J'attrape mon sac à main et sort de l'appartement. J'entends le téléphone sonner dans le salon quand je verrouille la porte. Je n'ai pas le temps de revenir en arrière et tourne les talons. Tant pis ça ne réveillera personne de toute façon, et je quitte mon appartement. A peine sortie de l'immeuble, mon portable sonne. Le nom de ma mère apparait sur l'écran, je me promets de la rappeler plus tard mais elle insiste et mon portable reprend sans cesse une mélodie stridente qui devient insupportable. Clopinant sur talons hauts, et abandonnant l'idée folle de prendre le métro, j'essaye d'attraper un taxi, un bras levé, je décroche haletante :

"Maman je ne peux pas te parler là!

 

- Pauline ma cher-iiiiie, crie maman dans le combiné, je t'entends mal, est-ce toujours bon pour notre déjeuner ce midi ? On pourrait aller dans ce petit traiteur italien dont je t'ai parlé.

 

- Oui, oui maman, oui, midi oui très bien !" C'est un petit mensonge, je réponds au plus vite pour en finir. Je sais que mon patron ne sera pas d'humeur à me libérer plus tôt, surtout si j'arrive en retard, mais tant pis, ma mère est toujours en retard.

Aucun taxi ne s'arrête et dans un sursaut d'énergie, je reprends ma course dans cette rue que le monde entier adore. Connaissent-t-ils le vrai Paris ces gens-là ? Paris, je déteste Paris, la pollution, l'agitation, la pluie, le gris et le bruit, tous ces gens si peu souriant. Est-ce une norme parisienne de bouder ainsi dans les transports en commun ? Je cours toujours entre les voitures en talons hauts, ce qui je sais me donne l'air ridicule. Le clocher d'une église sonne 8 heures au loin, et affolée je reprends ma course de plus belle. Je cours après des minutes que je ne peux pas rattraper. J'imagine la tête de mon patron et ne peux retenir un petit sourire, grand avocat reconnu, il doit être furieux de ne pas avoir trouvé son café sur son bureau. Essoufflée, je passe devant la vitrine d'un magasin, j'y jette un coup d'œil furtif, et stoppe net. Je suis aussi pâle qu'une statue de cire,  je ressemble à tout sauf à la femme élégante qu'on attend sur un poste de réceptionniste. Ma chemise est tachée. Il est impossible de me présenter au travail dans cet état, je serai convoquée aussitôt et rappelée à l'ordre. Une idée me vient alors à l'esprit. Une petite idée aussi dangereuse qu'une bombe à retardement. Elle est géniale mon idée, mais je me connais, et je suis déjà tellement en retard.

Non, non Pauline... Je ne peux plus m'empêcher de regarder les vitrines. Non, surtout pas de shopping... Dis-je à moi-même pour me convaincre.  Je me résonne, j'essaye de chasser mon idée avec peine quand je vois exactement l'objet de mes désirs dans la vitrine d'une petite boutique, un foulard. Une merveille qui cachera sans mal cette malheureuse vilaine tâche. Il me faut un foulard exactement comme celui-là et j'entre dans le magasin, hypnotisée par ce bout de tissus brodé.  

"Bonjour mademoiselle", m'accueille gentiment une ravissante vendeuse.  Je me demande un instant à qui elle s'adresse, convaincu qu'on ne peut pousser qu'un cri d'effroi en m'apercevant. Rouge et épuisée, j'essaye de retrouver un peu de tenue en refaisant mon chignon dont les mèches s'échappent de tous les côtés.

"J'aimerai essayer un foulard s'il vous plait, celui de votre vitrine, le blanc.

 

- C'est un très bon choix", me répond-elle avec un grand sourire, et se préparant à aller le chercher elle ajoute souriante "Celui-ci nous vient de Londres, d'une petite boutique, c'est une pièce unique et oh ! Elle se retourne le sourire figé. Je suis désolée ce foulard est réservé". Je reste sans voix, immobile. "Je suis vraiment désolée", répète la vendeuse. "Il ne me restait que celui-là. Le fournisseur a eu du retard. 

- Vous n'avez vraiment plus rien?" Je murmure au bord des larmes.

"J'en ai d'autre bien sûr, tenez, regardez celui-là." Elle me tend un foulard, qui bien que joli est de qualité médiocre. Consciente de ma déception, elle ajoute : "Je serai livrée prochainement mademoiselle."

 

Je touche le tissu de ce foulard inaccessible. Il est magnifique, d'une élégance indescriptible. Il suffit à lui seul à sublimer une tenue. Il me le faut. Il me faut absolument ce petit bout d'Angleterre. C'est devenu vital. Incapable de défaire mon regard de ce foulard immaculé, la vendeuse le reprend et s'éloigne. Elle doit me penser folle. Epuisée de cette matinée, j'attrape une robe sur un cintre et prend la direction des cabines. C'était une robe bleu marine, en mousseline légère et vaporeuse. Dans la vitrine, je me sens déjà beaucoup mieux. La robe me va à ravir et marque ma taille d'une fine ceinture de soie. Le bleu sublime ma peau dorée. Je tire sur l'élastique de mon chignon et passe la main dans mes cheveux. Ils tombent en cascades sur mes épaules. J'imagine un instant ma mère d'un air grave.

"Pauline, voyons! Ce n'est pas convenable, une dame de notre rang s'attache les cheveux !" Ma mère vient de la région du Berkshire, elle joue le rôle de l'anglaise aristocrate à merveille. D'aussi loin que je me rappelle, elle a toujours eu beaucoup de principes, femme d'élégance et d'apparence. C'est vrai que je ne lui ressemble pas beaucoup, mais j'adore ma mère. Je souris à mon reflet. J'ai de grands yeux noisette, bordés de longs cils et de longs cheveux ondulés que l'on m'a souvent envié. J'ajoute un peu de noir sur mes yeux, du rose sur mes lèvres.  Je me sens femme, toute autre femme. En sortant de la cabine, la vendeuse est occupée avec un client et ne fait pas attention à moi. Je lui laisse le compte sur sa caisse et sort rapidement de la boutique. La magie opère immédiatement. Un taxi s'arrête à la seconde où je lève le bras.

"Gare du Nord, monsieur", dis-je sans hésiter.

Une petite fille capricieuse se réveille en moi et je l'aime déjà. Je me sens vivante, poussée par une force indescriptible. C'est ça dont j'ai besoin. J'ai besoin de m'écouter. Appelons ce besoin matériel comme on veut, un désir, une envie, un caprice, ce qui est sûr c'est que c'est délicieux. Moi Pauline, j'arrête ma journée à Paris maintenant, il est 8h20, rue de Rivoli et je pars chercher mon foulard à Londres. Il me le faut coûte que coûte!

Dans l'Eurostar, je m'installe parmi les voyageurs, bercée par le voyage et leur voix, je m'endors presque aussitôt. A mon réveil, je reste étonnée quelque secondes, immobile. Il me faut quelques instants pour retrouver mes esprits. Autour de moi des enfants rient ensemble, une jeune femme râle après son mari à propos d'une brosse à dent oubliée et en face de moi, un homme pianote habilement sur son ordinateur portable. Penché par-dessus son travail, il ne laisse apparaitre que ses yeux clairs. Nos regards se croisent, il m'adresse un gentil sourire que je lui rends timidement. Je me sens privilégiée, capable de réaliser de grandes choses, capable de tout et du meilleur surtout. J'esquisse un sourire et me redresse. Le train arrive à Londres. Gare de Saint-Pancras. Le soleil brille dans les rues londoniennes de ce mois de mai. Je me mets rapidement en route dans ce nouveau monde coloré. J'arrive rapidement dans le quartier de Knightsbridge,  je suis heureuse comme jamais, Londres m'appartient. J'arpente Sloane street et le luxe s'étale à perte de vu. J'ai le vertige, les vitrines scintillent, Harrods, Harvey Nicols, Burberry.  J'admire ces magasins furtivement, mais je ne trouve pas "mon" foulard. Fidèle au scénario catastrophe vécu dans la matinée, je n'ai pas fait attention à la marque, ni au magasin. Je m'accorde une pause, je prends la direction de saint James's park où épuisée je m'écroule dans l'herbe verte. Les jonquilles offrent un extraordinaire spectacle, un nuancier de jaune que nul ne peut soupçonner avant de prendre le temps de le voir et de l'apprécier. Des écureuils m'ont aperçue et hésitent à s'approcher. Je les observe, amusée, profitant de ce joli spectacle que m'offre la vie.

"Ils sont beau n'est-ce pas?" Me dit un homme en s'approchant de moi. Je lève les yeux et étonnée de le reconnaitre, j'eu un mouvement brusque de recul.

"Mais ... !" Je ne trouve pas les mots pour terminer ma phrase.

"Oui j'étais dans l'Eurostar ce matin mais vous n'avez rien à craindre !" Sa voix me rassura immédiatement et il ajouta : "Je viens dans ce parc tous les jours, j'ai besoin de cette parenthèse dans mes journées, et rien ne pourrait m'en dissuader, pas même un déplacement professionnel à Paris !

 

- Vous voulez dire que vous étiez à Paris et êtes revenu juste pour venir dans ce parc ?

 

- Oui, un caprice", il rit. "Je retourne à Paris en fin d'après-midi".

Je le regarde plus attentivement. Bel homme, il a des épaules solides et bien bâti, des mains puissantes et beaucoup de charme. Il plonge son regards dans le mien et me demande ce que je viens faire par ici.

"Je cherche une boutique. Une petite boutique où des foulards en soie sont brodés à la main mais je ne l'ai pas trouvé". Loin de s'en étonner, le bel inconnu sourit.

"The dentel sans hésiter. Vous trouverez votre bonheur ! Ma mère m'amenait souvent dans cet endroit quand j'étais enfant. Je peux vous y conduire si vous voulez." Ravie de cette rencontre et toute méfiance envolée,  je me lève et lui tend la main.

"Je m'appelle Pauline.

 

 - Enchantée, moi c'est Alex."

J'emboite le pas derrière mon guide tombé du ciel. Je suis émerveillée par tout ce qui m'entoure. Autour d'un lac, des pélicans sont nourris par les passants, je reste stupéfaite et marque une pause pour admirer la scène. Je me demande si cet endroit existe vraiment. Alex m'attend patiemment et me dit gaiement : "Vous n'avez encore rien vu Pauline !"

Alex connait Londres comme sa poche et me raconte la ville à travers ses rues. "Burlington arcade" annonce Alex fièrement devant l'entrée d'une ravissante galerie. "Cette galerie est la plus vieille d'Angleterre, elle a été construite en 1819, mais la boutique que nous cherchons est juste derrière", m'explique-t-il. Je suis sous le charme. Cette galerie a conservé le charme du passé, elle recèle de petites boutiques. Il règne dans cette allée un air d'antan, et effectivement, à quelque pas de cette allée toute en longueur, une ravissante petite boutique fait son apparition. L'extérieur est ravissant, la vitrine regorge de broderies, l'endroit respire l'élégance. Je lance un coup d'œil à Alex. Il attend patiemment que je me décide à entrer.

"On y va ?" Heureuse comme jamais, il me suit en riant. Je papillonne parmi des chapeaux, des escarpins Louboutin, des gants et de fines robes Hermès et Temperley, quand je vois enfin ce que je suis venue chercher, les foulards! Une multitude de foulards de toutes les couleurs et de toutes les tailles. Mon regard se pose délicatement sur un seul. Un blanc. Un magnifique foulard en mélange de soies, que je prends tout doucement. La soie coule sous mes doigts, le tissus est si fragile, si noble.

"Il vous plait ?", me demande Alex. 

"Il est magnifique, vous vous rendez compte! C'est un foulard Prada! Je chuchote comme si je partageai un secret. Je savoure ce moment de tout mon être et le passe autour de mon cou. Il sublime mon décolleté, épouse mes formes, il répond à toutes mes attentes. Je rayonne.

"Je vous attends dehors", me dit Alex.

Un moment plus tard, je sors de la boutique mon foulard noué autour de mon cou, et le retrouve non loin, accoudé à un muret.

"Je pensais que vous seriez parti", avouais-je à demi-mot.

Alex me sourit et à ce moment, le monde entier s'efface. On traverse une petite rue pavée baignée de lumière qui abrite un petit restaurant. A l'abri des passants, ce lieu est plein de charme et sans prétention. Étonnée, je vois Alex serrer la main aux serveurs qui s'approchent de nous. Le restaurant est plein mais je meure d'envie d'y manger. Un serveur nous invite à entrer et j'accepte l'invitation avec joie. Alex et moi sommes rapidement conduits à une table ronde, en terrasse, à l'écart de l'agitation.

"Vous connaissez ce restaurant ?" Demandé-je étonnée de me trouver si bien installée dans un endroit bondé.

"Bienvenue dans mon restaurant", m'annonce Alex.

"Je suis l'heureux propriétaire de ce lieu. J'espère qu'il vous plait !"

- C'est magnifique ! "J'admire les roses et les œillets autour de moi. Une rivière artificielle donne un côté romantique à cette terrasse de charme, construite en bois blanc. Je suis séduite, je me crois presque dans une aquarelle, le jardin est fleuri, plein de poésie, et de chants d'oiseaux.

"Prenez ce qui vous plaira Pauline, je suis heureux de vous faire plaisir et d'assouvir vos désirs.

 

- Tous mes désirs ?" Dis-je en riant.

"Tous vos caprices", confirma-t-il l'air sérieux.

"Alors j'en ai un." Je me penche plus près de son visage et souffle tout bas, un kaléidoscope. Devant son air surpris, je ris et ajoute : "Je rentre à Paris avec vous".

Caprices londoniens
Caprices londoniens

Le chef de gare siffla le départ imminent du train. Les portes se fermèrent d'un claquement sec. Je goutais le parfum délicieux de la liberté volée et savourais cet instant de tout mon être. Paris se découpait dans les vitres, en million...