Alors que l'ancien Premier ministre vient de s'éteindre à 97 ans, les images d'archives qui tournent en boucle sur les chaînes d'info rappellent une silhouette inoubliable : démarche altière, phrasé précieux, costumes impeccablement coupés. Lorsqu'il s'installe à Matignon en 1993, Edouard Balladur incarne une idée du dandysme à la française, entre sobriété républicaine et élégance surannée. Pourtant, sous cette rigueur monacale, un détail vestimentaire d'un éclat saisissant captive les chroniqueurs télé et les magazines people. À chacune de ses apparitions au 20 heures de TF1, face à Patrick Poivre d'Arvor, dès qu'il croisait les jambes, une étoffe d'un pourpre incandescent jaillissait à ses chevilles : des mi-bas rouges montant jusqu'aux genoux, respectant la règle d'or du vestiaire masculin : ne jamais laisser voir un centimètre de peau entre le pantalon et la chaussure.
Derrière ce choix d'esthète se cachait un secret de fabrication niché au cœur de Rome. Ces pièces mythiques venaient de la Sartoria Gammarelli, maison fondée à la fin du XVIIIᵉ siècle, devenue lieu de pèlerinage des stylistes et des célébrités de passage. Cet atelier n'est autre que le tailleur officiel des papes et des cardinaux : on y confectionne les habits liturgiques du Vatican. L'homme d'État ne jurait que par ce modèle réservé au Sacré Collège, tricoté dans un fil d'Écosse d'une finesse incomparable. Ce tressage offre une tenue irréprochable et cette nuance de rouge si particulière. Un travail de mailloterie qui, associé à des Richelieus patinés, illustre l'art du détail. Comme le rappelait le sociologue Jean-Claude Kaufmann, "les chaussettes rouges de cardinal d'Édouard Balladur servirent à alimenter sa caricature, le représentant en roi dans une chaise à porteurs".
Cette habitude d'initié, vite devenue sa signature visuelle, apportait une fantaisie assumée à son image de grand bourgeois guindé. La télévision s'en est emparée : Le Bébête Show de Stéphane Collaro, où sa marionnette au bec de pélican régnait avant le JT, puis surtout Les Guignols de l'info sur Canal+, qui en ont fait un gag d'access prime time. Portée par l'imitateur Yves Lecoq, sa poupée de latex a hissé l'accessoire de luxe au rang d'objet de pop culture, aux côtés des pommes de Jacques Chirac ou du "Ah que coucou" de Johnny Hallyday. En quelques mois, ces mi-bas romains devenaient le symbole du style balladurien, fusion de tradition cléricale et de chic politique. Un détail que la fiction reprendra jusque dans Mort d'un président (2011), téléfilm de Pierre Aknine où Cyrille Eldin endosse son costume.
Aujourd'hui, ressortie dans chaque archive, l'image de ces chaussettes sacrées reste gravée : il suffit d'un fil de couleur et d'un sens aigu de l'élégance pour entrer dans la légende de la mode française.