Un Lego récupéré sans autorisation, une télécommande que personne ne veut lâcher, une place sur le canapé qui devient soudain la plus convoitée de France… Avec plusieurs enfants à la maison, les occasions de se chamailler ne manquent pas. Et quand le ton monte, les parents cherchent surtout une chose : régler l'affaire rapidement, si possible sans ouvrir une enquête pour déterminer qui a commencé.
C'est souvent là qu'une mécanique s'installe. Parce qu'un enfant paraît plus raisonnable, plus calme ou plus autonome, on compte davantage sur lui pour que les choses rentrent dans l'ordre. À l'inverse, on excuse plus facilement celui qui est petit, impulsif ou qui fond en larmes en premier. Sur le moment, cela peut permettre de retrouver le calme. Mais à force, les enfants comprennent aussi quelle place chacun occupe dans la famille : celui qui doit faire des efforts, celui qu'on protège, celui qui fait "encore" des histoires ou celui qui est censé toujours savoir se comporter.
Et le réflexe qui pose particulièrement problème consiste justement à se tourner vers l'aîné pendant une dispute pour lui demander de céder parce qu'il est plus grand : "Tu es plus mature que ton frère, alors laisse tomber", par exemple. Citée par le HuffPost, Emily Waitt, directrice clinique de Kincove, un centre spécialisé dans la santé mentale des adolescents, met en garde contre ce type de phrase. "Cela peut ressembler à un compliment, mais cela peut aussi apprendre à un enfant que ses sentiments et ses besoins comptent moins parce qu'on attend de lui qu'il soit plus conciliant", explique-t-elle. Autrement dit, être félicité pour sa maturité devient un peu moins agréable quand cela signifie surtout perdre la bataille à chaque fois.
Le problème n'est évidemment pas de demander davantage à un enfant de 10 ans qu'à son petit frère de 4 ans. Les règles et les responsabilités évoluent avec l'âge, et heureusement. Ce qui peut devenir pesant, c'est d'utiliser systématiquement l'âge comme arbitre. L'aîné finit alors par comprendre qu'en cas de conflit, c'est à lui de ravaler sa colère, de prêter, de céder ou de passer à autre chose. Le cadet, de son côté, peut prendre l'habitude de bénéficier d'une marge de manœuvre plus importante. Aucun des deux n'a vraiment choisi ce fonctionnement, mais chacun finit par connaître son rôle.
Rod Mitchell, psychologue et directeur clinique d'Emotions Therapy Calgary, lui aussi cité par le HuffPost, raconte avoir lui-même connu cette situation enfant. À 9 ans, alors que sa sœur de 7 ans voulait prendre une grande tour de Lego qu'il avait construite, il l'a récupérée et une pièce s'est détachée. Sa sœur s'est mise à pleurer et ses parents lui ont simplement répondu : "Tu es plus grand. Tu devrais mieux savoir te comporter." Une phrase qu'il conseille aujourd'hui aux parents d'abandonner. Il se souvient surtout avoir retenu une chose de cet épisode : "Ses larmes étaient la preuve de quelque chose, contrairement à ma version des faits."
Et c'est précisément ce qui peut abîmer la relation entre les enfants. Le thérapeute familial Raffi Bilek explique quant à elle que lorsqu'un enfant devient "le responsable" ou "le mature" tandis que l'autre reçoit une étiquette moins flatteuse, "cela instaure inévitablement une compétition entre eux pour l'amour et l'attention des parents". L'aîné peut reprocher au cadet de s'en sortir plus facilement, tandis que le plus jeune peut grandir avec l'impression d'être celui qui fait toujours des bêtises. Des rôles que ni l'un ni l'autre n'a réclamés, mais qu'ils peuvent continuer à se reprocher une fois adultes.