VOUS NE DESIREZ QUE MOI au cinéma ou l'emprise de Marguerite Duras

"VOUS NE DESIREZ QUE MOI au cinéma ou l'emprise de Marguerite Duras"

"Vous Ne Désirez Que Moi", le film passionnant de Claire Simon avec Swann Arlaud et Emmanuelle Devos sort en salles... 2 décembre 1982, une maison de campagne à Neauphle-le-Château. Yann Andréa (30 ans) a demandé à Michèle Manceaux, une amie journaliste, de venir l'interviewer sur sa relation avec Marguerite Duras (70 ans). Décryptage par une thérapeute de la relation d'emprise (tyrannie ?) de ce couple dont l'histoire a commencé par une dépendance commune: l'écriture comme drogue.

Emprise

Le titre du film révèle déjà la force inouïe de l'emprise. Celle de Marguerite Duras sur Yann Andrea, son dernier amant. Vous ne désirez que moi. Ce n'est pas un ordre qui pourrait signifier quelque chose comme : Je vous ordonne de ne désirer que moi, mais un énoncé d'évidence. Il ne peut pas en être autrement.

Un énoncé de la toute-puissance. Comme si le désir pouvait se dire à partir de celui qui l'inspire sans la participation volontaire de celui qui le ressent, comme s'il pouvait aussi magiquement, par son énoncé même, effacer tout ce qui n'est pas lui.

Cadrage

Le décor du film, c'est la maison de Duras à Neauphle-le-Château, cette maison de campagne où elle habite quand elle n'est pas à Paris ou à Trouville. Yann Andréa y vit avec elle depuis huit ans. Il a demandé à Michèle Manceaux, une journaliste, amie de Duras et sa voisine à Neauphle, de venir l'interviewer sur sa relation avec Duras , Talking about Duras, en vue peut-être d'un livre qu'il souhaiterait écrire, lui.  Parler d'elle, sans elle. L'interview qui se passe au premier étage de la maison se déroule en deux temps. Deux jours. Le 2 puis le 3 décembre 1982. Yann Andréa a 30 ans, Duras près de 70. Michèle Manceaux, incarnée par Emmanuelle Devos, est assise sur une chaise, en position d'écoutante, presque de thérapeute. Swann Arlaud qui joue Yann Andrea lui fait face sur une chaise, lui aussi, ou un canapé. Les couleurs sont chaudes, la lumière tamisée. Dehors il fait froid.  Dedans il n'y a que la parole. Une conversation enregistrée.

Absence

Duras ne participe pas à l'interview. Le film la montre cependant à quatre ou cinq reprises : bribes de conférences, d'entretiens, courtes séquences où on la voit filmée et filmant - filmant Yann notamment, le dirigeant, mais sans que lui soit dans le champ. La seule représentation physique que le spectateur peut se faire de leur couple, passe par des dessins (réalisés par Judith Fraggi) qui les montrent faisant l'amour, corps et visages reconnaissables, dessins qui attestent la réalité sexuelle de leur amour. Yann n'était pas seulement le " secrétaire " de Duras, il était aussi son amant désiré et désirant.

Présence

Mais cette absence est aussi une présence réelle matérielle, insistante Dans l'impossibilité qu'elle puisse se voir réduire à une évocation, à une image, ou même au personnage d'une œuvre qui parlerait d'elle, Duras est là, dans la maison. J'espère qu'elle ne va pas monter dit Yann Andréa au début de l'interview, et on entend, tout au long de la conversation, les bruits qu'elle fait en bas, à l'étage en dessous.

Cette présence réelle se manifeste aussi à l'étage supérieur, par le téléphone intérieur que Duras fait sonner à plusieurs reprises, auquel Yann Andréa ne répond pas mais qui viennent, ces sonneries, comme des interjections furieuses, interrompre son discours.

Téléphone intérieur et instance intérieure :  vers la fin du premier entretien Yann Andréa, à propos de l'interview, dit craindre de trahir Duras, Je parle et je me dis : est-ce qu'elle va être contente de ça. C'est un truc que je veux faire moi, mais je suis tellement dans ce… A ce moment précis, il s'interrompt brusquement pour demander à son interlocutrice l'heure qu'il est. Et quand celle-ci lui répond six heures et quart, tous deux constatent que c'est exactement l'heure à laquelle Yann Andréa a promis à Duras qu'il arrêterait l'interview et descendrait. Ce qu'il fait.

Drogue

Au début de la dépendance il y a le texte, l'écriture comme une drogue. La dépendance commence avec le texte. Un fois qu'il a commencé à lire Duras, Yann Andréa n'a pas cessé, n'a pu lire qu'elle et encore par petits bouts, pas plus de deux trois pages à la fois, parce que c'était trop fort. Tout le reste disparait. Avant toute rencontre, physique, sexuelle, l'emprise commence là. Elle est d'abord littéraire.

Destruction

Détruire dit-elle est le livre que Yann Andréa lui a donné à signer lors de leur toute première rencontre.  L'amour ne peut pas exister sans la destruction de quelqu'un, Yann Andréa ne cesse de le répéter tout au long de l'entretien. Chacun aime l'autre au point de vouloir le tuer et en mourir.

Création, Recréation, Fiction

Encore une phrase de Duras que Yann Andréa répète :  Je vais vous décréeer pour vous recréer. Si on pousse l'image un peu loin et dans la mesure où Yann Andréa dit de lui-même qu'il avait une conscience d'exister faible, c'est comme si Duras, gardant de lui son enveloppe charnelle, avait voulu le vider de ce qui pouvait remplir cette enveloppe pour le remplacer par une intériorité fictionnelle, un être de roman, sans autre réalité que celle qu'elle lui donne. Elle m'a dépossédé du langage, elle m'a habillé, fait changer de parfum, couper avec mes amis, elle m'a appris à manger, à marcher, elle m'a demandé de céder sur tous mes désirs, elle a fait de moi un personnage de son imaginaire

C'est l'inverse au fond de ce qu'il a vécu quand il l'a, lui, rencontrée. Elle était un nom, un personnage de fiction que brusquement, il voyait vivre.

Quand on lui demande : As-tu l'impression qu'elle t'a inventé ou que tu existais avant ?  Il répond :  J'existais, mais je me suis vu projeté dans son imaginaire, objet de cette passion. 

Vous existez, lui dit Duras, parce que c'est moi qui vous fais exister.

Dépendance et codépendance

Le fin mot de l'histoire c'est cet enchevêtrement. Le dominant dépend de la dépendance dans laquelle il tient son objet. Yann Andréa analyse sa relation à Duras comme un rapport de soumission ou plutôt, précise-t-il, comme une acceptation, l'acceptation qu'elle me soumette.  Je dois être fidèle, dit-il, à ce qu'elle entend faire de moi.  Sauf qu'il n'est pas dupe. Il sait que c'est raté d'avance, jamais comblé, toujours à recommencer toujours insatisfaisant. Cette fidélité-là est impossible. Je n'arriverai jamais à avoir cette image parfaite qu'elle attend de moi, elle n'y arrivera pas et c'est cela qui la fait souffrir. 

Encore !  Encore !

Vers la fin de l'entretien Yann Andréa s'étonne de ce que Duras qui, en tant qu'écrivain, se montre tellement au courant des ratages de la passion puisse s'y croire comme une adolescente, comme si elle avait quinze ans alors que lui s'identifierait plutôt dit-il à un vieil homme. Et on comprend alors que l'emprise qu'elle exerce avec ce toujours plus, ce jamais assez d'amour, d'alcool, de nourriture, de tout, ce Encore ! Encore ! dont Yann Andréa dit qu'il est son mot clef, ressemble à celle d'un enfant tyrannique dont le pouvoir, jamais certain doit se maintenir dans l'affirmation constante de l'excès.

A la fin de l'entretien, Yann Andréa ne prendra pas les cassettes que Michelle Manceaux veut lui donner. Il ne les récupérera jamais.

Caroline Kruse est thérapeute de couple. Plus d'informations sur son site www.carolinekruse.com