Romain Duris : "J'ai besoin de la vie concrète"

Romain Duris est désarmant dans "Nos Batailles". Intense en ouvrier d'usine engagé pour son équipe, bouleversant en père de famille abandonné par sa femme, l'acteur nous bombarde d'émotions et nous frappe en plein cœur. Entretien avec un mec sensible, intelligent et concerné.

Romain Duris : "J'ai besoin de la vie concrète"
© Chris Pizzello/AP/SIPA

Le Journal des Femmes : Qu'est-ce qui vous a donné envie de vous joindre à Nos Batailles ?
Romain Duris : J'ai vu Keeper, le premier film de Guillaume Senez, qui m'a plu pour son côté enlevé, sur le vif. Sa méthode de travail et ce qu'il avait envie de décrire dans Nos Batailles m'intéressaient. M'improviser chef d'équipe dans une usine me semblait assez fou, mais c'est la base de notre travail : se passionner pour quelque chose, recueillir le plus d'éléments possibles et se lâcher, inventer, oser se mettre à nu émotionnellement. J'ai aimé devoir trouver une façon d’être à chaque instant.

Comment avez-vous appréhendé ce rôle de père pris au dépourvu après le départ de sa femme ?
C'était instinctif. Guillaume nous a choisis pour qu'on lui balance des choses. Laetitia Dosch, Laure Calamy, les enfants et moi ne sommes pas des comédiens très retenus… Les moments où je ne savais pas quoi dire, je me taisais. C'est comme dans la vie, on n'a pas toujours le mot qu'il faut. On n'était pas obligés de fournir quelque chose d'intelligent. On pouvait être cons ou silencieux, mais jamais vides. Il ne faut juste pas avoir peur du ridicule. Avec les enfants, c'était très libre donc très agréable. Ils sont habiles dans l'invention. Ils n'ont qu'une crainte, c'est de se tromper. Quand on leur dit que ce qu'ils font est magique, ils sont contents.

C'était un tournage éprouvant ?
Ce que vit le personnage est bouleversant, ce n'est pas difficile d'imaginer ce qu'il ressent. Les émotions viennent facilement avec une histoire aussi chargée. Il y a des films pour lesquels il est facile de faire la part des choses, d'autres où ça l'est moins, comme ici. Heureusement, on a tourné loin de Paris, ce qui favorise la bulle, la concentration, les nouvelles idées. Partir permet une imagination différente.

Romain Duris dans "Nos Batailles" © Haut et Court

Le personnage est intéressant dans sa dualité : roc au travail et faillible dans sa vie perso… Vous vous reconnaissez en ça ?
A l'usine, il est viril, fort, et quand il rentre chez lui, il devient chancelant, tout peut se casser la gueule, même lui. J'ai le sentiment de travailler beaucoup la fragilité avec mon métier. On me choisit et je choisis des rôles avec une certaine vulnérabilité. Je pleure beaucoup plus en tournage que quand je suis moi-même. J'en viens à faire le cheminement inverse dans ma vie. Je me dis que si je suis ému, que je réagis plus fortement que d'autres, c'est parce que j'exerce beaucoup le muscle de la sensibilité. Il est constamment titillé, provoqué. Ça développe forcément un terrain propice aux émotions.

De quoi avez-vous besoin pour garder l'équilibre ?
De la vie concrète entre les tournages. C'est pour ça que je n'aime pas enchaîner trop rapidement. Ce métier nous happe, nous fait traverser les années plus vite. Pour me retrouver, j'ai besoin de mon quotidien sans ce boulot basé sur l'invention, l'imaginaire.

Comment vivez-vous votre notoriété ?
Je ne la ressens que dans l'exercice de la promotion, pas dans ma vie ou en vacances. C'est une attitude personnelle : je marche vite, j'ai une casquette, je ne passe pas mon temps dans les terrasses de café… mais à Paris, on me laisse tranquille. C'est quand on va montrer un film ailleurs que j'hallucine. J'ai l'impression d'être Jay-Z (rires) ! Heureusement, ce n'est pas comme ça tous les jours.

Faites-vous attention à ce que les gens disent de vous ?
Je parle de moins en moins de moi, de ma vie personnelle, parce que ce ne sont pas toujours nos mots qui sont retranscrits. Ça va quand on évoque notre métier, mais dès que ça touche à l'intime, ça me gêne. Je ne le fais plus pour me tenir à l'abris, mais je suis conscient que ce n'est pas plus grave que cela si ça arrive. On vit une époque où on se regarde beaucoup, tout nous revient aux oreilles. C'est à chacun d'arriver à prendre de la distance.

Romain Duris et Laetitia Dosch dans "Nos Batailles" © Haut et Court

Quel compliment vous touche ?
Que les gens soient sensibles à Nos Batailles, ça me touche. Parce que c'est un film d'auteur, avec peu de moyens, qui demande de l'intelligence, une vision, des émotions… On ne donne pas d'argent à ces projets-là, alors je me dis qu'un bon accueil va aider des gens comme Guillaume Senez. J'ai passé mon année à faire des films dans des registres très différents. Que ce soit celui-ci qui fasse le plus de bruit, je trouve ça génial.

Lequel de vos films conseilleriez-vous à quelqu'un qui vous découvre ?
Qu'il regarde Le péril jeune, mon premier ! Soit ça lui donne envie de voir le reste, soit pas du tout (sourire)...

Comment choisissez-vous vos projets ?
En lisant une histoire et en ayant envie de jouer le personnage. Un scénario me plaît quand je trouve le propos intelligent, mais c'est subjectif. Je vais être touché par des sujets qui font résonner des choses importantes pour moi. En tant que cinéphile, j'aime les films très bêtes, mais je suis difficile sur les comédies. Rien ne surpasse les Marx Brothers.

Après 20 ans de carrière, où trouvez-vous encore la motivation ?
Dans les formes évolutives de mon métier. Je viens de tourner ma première série (Vernon Subutex pour Canal +, NDLR), c'est encore une nouvelle façon de travailler… Il y a plein de supports, c'est ce que j'aime, ce dont j'ai besoin. Si mes films se ressemblaient dans la forme et que seul le propos changeait, je me lasserais. Là, ce sont des voyages différents à chaque fois.

Nos Batailles, au cinéma le 3 octobre.

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