J'ai lu plus de 200 romans érotiques. Mon préféré a provoqué un procès historique (témoignage)

La littérature "pour adultes" est bien plus surprenante qu'on ne le pense. Par quoi commencer ? Voici les conseils d'une experte !

J'ai lu plus de 200 romans érotiques. Mon préféré a provoqué un procès historique (témoignage)
© 123rf- carballo

C'est un type de littérature que peu de gens osent vraiment explorer. Une littérature qu'on lit souvent en cachette, parfois avec gêne, parfois avec curiosité. J'en ai lu plus de 200. Des romans maladroits. D'autres brillants. Des textes signés par de grands auteurs. Et beaucoup d'autres, anonymes, qui ont défrayé la chronique avant de disparaître dans les marges, comme Histoire d'O. Un monde vaste, souvent caricaturé, parfois trash, parfois brutal, même chez Apollinaire. Mais aussi, plus rarement, des textes qui dépassent l'acte sexuel pour lui donner une autre portée. Sociale. Symbolique. Presque sacrée.

Ce sont ceux-là que je préfère. Ceux qui ne cherchent pas à choquer, mais à dire quelque chose de plus grand. Et pourtant, parmi tous ces livres, il y en a un qui les surpasse encore. Un roman qu'on n'attend pas forcément ici. Un texte accusé d'avoir menacé l'ordre moral, d'avoir perverti les femmes, d'avoir sapé les fondations mêmes de la société. Un livre qu'on a interdit. Qu'on a brûlé. Et qui, presque un siècle plus tard, continue de déranger.

Le livre qui a fait trembler la bonne société

Et ce roman érotique ultime, pour moi, c'est L'Amant de Lady Chatterley. Un livre écrit en 1928 par un aristocrate anglais, D.H Lawrence, et que très vite… On va brûler. Pourquoi ? Parce qu'à l'époque de George V, grand-père d'Elizabeth 2, on ne parle pas de sexe dans les livres. C'est un sacrilège ! Et encore plus quand on peut lire entre les lignes… Une sacrée critique de la société. Car voici ce que raconte l'Amant de Lady Chatterley : une Lady, qui s'appelle Constance mais que tout le monde appelle Connie, se retrouve avec un mari handicapé à cause de la Première Guerre Mondiale. Ils sont jeunes, n'ont pas encore d'enfants, et cela les empêche d'avoir une vie sexuelle. Ce qui va conduire la belle Lady… dans les bras du garde-chasse qui pourtant, n'est pas vraiment du genre sympathique. 

Mais c'est un coup de foudre ! Un vrai de vrai. Ces deux-là s'aiment en dépit des conventions sociales et de toute morale, qui rivalisent de rigidité à l'époque. Ils font l'amour dans les bois, dans la mousse, ils s'enveloppent, ils vibrent, ils crient ensemble. Autant dire que dans les salons anglais… on a entendu quelques tasses de thé se briser. Et des gorges s'étrangler. "Le livre réduit la sexualité à un acte animal, dénué de toute décence, et menace la structure morale de notre société" tonne la sévère "Société pour la Prévention de la Morale Publique" qui dans la foulée, interdit le livre et brûle les exemplaires clandestins… Comme ce sera fait, aussi, aux Etats-Unis.

Livre littérature érotique, L'Amant de Lady Chatterley
Livre littérature érotique, L'Amant de Lady Chatterley © Service de presse

Mais qu'est ce qui les embête vraiment ces aristocrates en perruque blanche ? Parce qu'en réalité, les scènes de sexe de l'Amant de Lady Chatterley ne sont pas si nombreuses… Et pas très explicites non plus. D.H. Lawrence fait surtout appel au vocabulaire de la sensation, bien plus qu'à celui de l'anatomie. Et jamais il ne verse dans la vulgarité. Au contraire, son texte est empreint d'une vraie délicatesse et s'attache surtout à décrire les sentiments ambivalents de deux personnes qui s'aiment, alors qu'ils n'en ont pas le droit. C'est en réalité très romantique, cet amour interdit ! Ça rappelle Tristan et Iseult, Roméo et Juliette… Mais pour les censeurs, c'est avant tout… Très subversif. Car derrière les scènes sensuelles de D.H. Lawrence, derrière cette histoire d'amour, se cache une violente critique de la société dans laquelle ils vivent. 

Un des romans les plus féministes jamais écrit par un homme

Les Chatterley, gros propriétaires terriens, vivent en pleine révolution industrielle : leurs champs bucoliques ont été remplacés par des mines, qui elles-mêmes sont en train de fermer. Le paysage anglais que l'auteur aimait a été littéralement ravagé. Lord Clifford, froid, calculateur, matérialiste, représente ainsi cette nouvelle ère quand Mellord, le garde-chasse, symbolise tout l'inverse : la chaleur, l'instinct animal, la spiritualité. Ce que D.H Lawrence dit sans le dire, c'est que les sentiments restent le dernier refuge de l'humanité, que c'est là que se trouve encore la beauté de la vie dans cette monstrueuse ère capitaliste. Et au passage, peut-être même sans l'avoir voulu, il signe un des romans les plus féministes jamais écrit par un homme. Un roman où la femme veut, décide, et réalise ses envies. Une femme qui pense autant qu'elle jouit. 

On comprend donc bien que ces gentlemen ont eu peur ! Lawrence les attaquait sur tous les terrains où ils régnaient alors en maîtres, et offrant leurs femmes…  à des hommes de classe inférieure ! Il fallait à tout prix empêcher de telles idées socialistes de se propager… Mais le vent de la liberté était bien trop fort dans les années qui ont suivi 1945. Et la censure a évidemment fini par craquer. C'est ainsi qu'en 1960, un procès contre un éditeur qui a publié la version non censurée de l'Amant de Lady Chatterley commence. C'est le célèbre "Obscenity Trial", qui va entraîner non seulement la fin de l'interdiction du roman, mais aussi la fin définitive de la censure royale sur les oeuvres culturelles. Notre Connie ne s'imaginait certainement pas qu'en se prenant dans les bois… Elle mettrait le feu à toute l'Angleterre. C'est pourtant bien elle qui traça, sans le savoir, le chemin de sa liberté littéraire.