On en connaît tous au moins une : cette personne qui n'a jamais de batterie sur son téléphone, qui vit constamment sous la barre des 10 % et qui ne s'en inquiète pas outre mesure. Alors que sondages et études montrent que plus de 9 personnes sur 10 souffrent d'une "anxiété de batterie faible", ces personnes font figure d'exception. Comment peuvent-elles rester sereines à 2 %, quand notre téléphone nous sert à communiquer, mais aussi à trouver notre chemin, commander un taxi ou payer ?

En réalité, la psychologie n'y voit pas de la paresse ou un manque d'organisation : c'est juste leur cerveau qui analyse la situation différemment. Ces utilisateurs ne sont pas forcément têtes en l'air dans leurs autres activités, mais leur signal d'alerte interne ne se déclenche pas au même moment que celui des autres. Là où la batterie dans le rouge pousse la majorité des gens à chercher une prise dans la minute, eux n'y voient aucun impératif : tant que l'écran s'allume, ils se sentent sincèrement à l'abri de la coupure. 

Un mécanisme bien connu des neurosciences pourrait l'expliquer : le biais d'optimisme. Théorisé notamment par la chercheuse Tali Sharot, de l'University College de Londres, il pousse le cerveau à sous-estimer la probabilité qu'un événement négatif se produise. Concrètement, ces personnes seraient sujettes à un excès d'optimisme, persuadées que leur dernier pourcent tiendra le temps d'envoyer un message, de régler un achat ou de rentrer chez elles. À cela s'ajoute souvent une forme de "cécité temporelle", concept popularisé par le psychologue Russell Barkley. Ainsi, certains divisent le temps entre "maintenant" et "pas maintenant". Tant que le téléphone reste allumé, même à 1 %, chercher un chargeur appartient donc au "pas maintenant", repoussant l'urgence jusqu'à la seconde où l'écran devient noir.

Ce comportement apporte de réels bénéfices mentaux, mais s'accompagne aussi de coûts cachés. D'un côté, ces personnes refusent de s'encombrer de micro-inquiétudes et se libèrent d'une partie de leur charge mentale. Et à force de s'en sortir (en demandant leur chemin ou en empruntant un chargeur), elles gagnent aussi confiance en leur capacité à rebondir. De plus, comme l'expliquent les travaux du psychologue Michel Dugas, cette habitude pourrait aussi relever d'une tolérance élevée à l'incertitude : ceux qui vivent à 2 % supportent bien mieux l'inconnu et ne ressentent pas de stress chronique à l'idée que la batterie baisse. Mais cette tranquillité est à double tranchant : quand le téléphone s'éteint, l'illusion se brise et tout le stress évité jusqu'alors survient d'un seul coup. 

Au fond, ne jamais recharger son téléphone à temps n'a rien d'une faute grave. C'est plutôt le signe d'un esprit tourné vers l'instant présent, qui préfère gérer l'imprévu que s'inquiéter à l'avance. À une condition : que la batterie ne soit pas vide parce qu'on utilise son téléphone sans arrêt... Tant que ces pannes ne mettent en danger ni votre sécurité ni la patience de vos proches, inutile de culpabiliser : vivre à 2 % reste un pari, mais c'est aussi une façon de ne pas laisser une barre d'énergie dicter son rythme.