"Une aberration", "complètement hors-sol", "et pourquoi pas dès la naissance ?"... Les railleries fusent depuis quelques jours dans les médias : le monde de la petite enfance est en effervescence suite à l'idée avancée par Bruno Le Maire, dans une interview sur CNews, d'ouvrir les écoles maternelles aux enfants dès l'âge d'un an, au lieu de trois actuellement. En effet, alors que les résultats PISA n'ont jamais été aussi bas en France, l'ancien ministre suggère que cette scolarité précoce donnerait aux enfants "la capacité d'être dans un lieu collectif où ils vont commencer à apprendre des mots", et donc remonter le niveau général en français dans les années suivantes. 

Pour Arnault Pfersdorff, pédiatre et auteur de nombreux livres sur l'enfance, cette proposition n'est "pas nouvelle" et consiste surtout à "faire le buzz" dans un contexte d'élections. Mais contrairement à d'autres professionnels du secteur, il n'est pas totalement contre. "Cela a été démontré avec les publications concernant les mille premiers jours, qui vont du début du deuxième trimestre de la grossesse aux 2 ans de l'enfant : c'est une période où son cerveau montre de grandes aptitudes à apprendre. Il est donc tout à fait possible d'organiser autrement, dès l'âge de 1 an, l'entrée de nouvelles connaissances, en respectant son rythme diurne, son sommeil, ses activités, et ses phases de curiosité et d'éveil", nous explique le spécialiste, qui imagine ainsi "des outils faisant appel au dessin, à des animations courtes, des face à face pour lire sur le visage de l'adulte, des 'montré du doigt', etc." En effet, pour lui, il ne s'agirait pas "d'appliquer le rythme d'une petite section à un enfant de 1 an" mais plutôt d'envisager ces prémisses de scolarité en "adaptant les horaires, les encadrants, les lieux et les outils pédagogiques".

Arnault Pfersdorff pose un constat fort : "On doit revenir à des crèches avec projets pédagogiques, comme cela existe déjà, et sortir de la crèche qui ne fait que garderie". Si certaines crèches Montessori ou bilingues proposent effectivement un encadrement éducatif, celles-ci ne sont malheureusement pas accessibles à tous en raison de leur coût. Ces années préscolaires ne seraient alors plus "une perte de temps" sans apprentissage, mais une façon d'aider les enfants à "apprendre l'éveil à la lecture, la compréhension, l'association lettre-dessin et qui permettrait inexorablement de remonter dans le classement PISA". En revanche, le pédiatre nuance la proposition de Bruno Le Maire : 1 an n'est tout de même pas l'âge idéal pour entrer à l'école. "Ça me paraît être un âge un peu prématuré pour commencer. Je pense que démarrer plutôt dès 2 ans serait judicieux, à condition d'avoir les moyens", suggère ainsi le Dr Pfersdorff, rappelant qu'il faudrait donc du personnel "formé à la physiologie du jeune enfant tout comme à la pédagogie".

En effet, s'occuper d'un enfant de 3 ans comme le font actuellement les instituteurs en maternelle, n'est pas du tout le même travail que de s'occuper d'un bébé de 12 mois qui commence à peine à faire des premiers pas, à dire ses premiers mots, qui n'est pas encore "propre", et qui reste dans ses premières découvertes sensorielles. Instaurer la scolarité obligatoire à 1 an ou à 2 ans reviendrait donc à créer un tout nouveau métier, "à mi-chemin entre enseignants, parents, et assistante maternelle". Alors que le manque de moyens de l'Éducation nationale et la pénurie de professeurs est déjà au cœur des débats depuis de nombreuses années, une telle révolution éducative risque fort de se heurter à la réalité du terrain.