Chaque début d'année ou de trimestre, l'échéance fait grimacer de nombreuses familles : la fameuse réunion parents-profs. Si beaucoup de parents s'y rendent à reculons, on oublie souvent que ce moment est aussi loin d'être une partie de plaisir pour les enseignants. Ces rencontres sont même devenues une source d'anxiété majeure pour certains d'entre eux. La raison ? Un climat général qui s'est nettement détérioré au fil des ans, transformant ce qui devait être un dialogue constructif en un terrain de confrontation. "Il y a une sorte d'affrontement, les relations parents-profs sont devenues un peu malsaines", nous confie Anna, maîtresse d'école dans le public depuis une dizaine d'années. 

La plupart d'entre nous se souviendront qu'à leur époque, les parents ne remettaient que très peu (pour ne pas dire jamais) en cause l'autorité scolaire. On rentrait à la maison avec un mot dans le carnet ou des lignes à copier, et la question jaillissait immédiatement : "Qu'est-ce que tu as fait pour être puni ?" Aujourd'hui, en revanche, c'est l'inverse. "Il y a un énorme manque de confiance des parents envers nous. On a beaucoup de parents qui ne sont pas du tout de notre côté, et qui ne nous croient pas quand on leur dit qu'il y a un problème avec leur enfant en classe", déplore Anna, qui rappelle pourtant que les enseignants n'ont "aucun intérêt à mentir"

Depuis quelques années, l'institutrice a de plus en plus souvent affaire à des parents d'élèves "irrespectueux", "vindicatifs", voire "agressifs", qui "prennent la défense de leur enfant à tout prix", quitte à accuser les professeurs de déformer les faits. "Je ne sais pas si c'est du déni ou de l'opposition volontaire, mais ils nous le disent noir sur blanc : 'Je n'y crois pas, ça ne s'est pas passé comme ça, mon enfant m'a dit ça...' C'est un vrai problème et c'est même une détresse pour beaucoup d'enseignants." 

Mais cela va bien plus loin que quelques échanges tendus à la sortie de l'école. Ce manque de confiance envers les profs a une véritable incidence sur les élèves et la vie quotidienne en classe. "Nos sanctions sont assez limitées : on peut les priver de récréation, mais c'est à peu près tout, on n'a même plus le droit de faire copier des lignes. Et si les parents ne font rien pour nous soutenir, et donc pour maintenir ce peu de discipline à la maison, on finit par couler. On ne peut pas avoir un impact sur les élèves. Ils se sentent intouchables puisqu'ils savent que les parents ne les puniront pas", raconte Anna. Pour elle, aucun doute, nous sommes entrés dans l'ère de "l'enfant roi" qui bénéficie d'une "toute puissance" face à l'autorité des enseignants. 

Évidemment, et heureusement, l'institutrice précise que "ce n'est pas le cas avec tous les parents", mais suffisamment pour impacter son travail et celui de ses collègues. D'ailleurs, elle n'est pas la seule à en faire état. Pierre, lui, enseigne le CM1 dans des écoles privées... où le constat est malheureusement le même. "Les parents n'ont pas plus confiance en l'école dans le privé, et le principal problème, c'est qu'ils dévalorisent les compétences de l'enseignant. Pour eux, l'enseignant est un fonctionnaire lambda payé par leurs impôts. Je me suis déjà retrouvé avec des parents qui me prenaient vraiment pour leur salarié", nous explique-t-il. Et résultat, "cette représentation du métier est transmise par les parents à leurs enfants, ce qui entraîne souvent une attitude désinvolte et insolente de la part des élèves". Ainsi, Pierre a déjà entendu un enfant lui dire : "Papa m'a dit que ce n'était pas de ma faute si j'étais puni, donc je m'en fiche !" 

Et le phénomène ne semble même pas s'arrêter aux frontières de la France. Auprès du magazine canadien Urbania, une éducatrice d'école primaire explique elle aussi que les parents ont de plus en plus tendance à questionner les décisions du corps enseignant dès qu'elles concernent l'attitude de leur enfant en classe : "L'enfant y voit tout de suite une faille et comprend que peu importe, le parent sera de son côté. L'école perd un peu de sa crédibilité, ce qui est très nuisible pour l'élève." Bien sûr, il est essentiel d'instaurer une relation de confiance et de soutien entre un parent et son enfant. Cependant, réfuter systématiquement la parole des enseignants risque d'aboutir à l'effet inverse, et de desservir l'élève lui-même. L'enjeu n'est donc pas de choisir un camp, mais de trouver le juste milieu : écouter son enfant sans pour autant discréditer l'équipe pédagogique.