Transmettre le sens du partage fait partie des piliers éducatifs pour la majorité des parents. Lors d'une sortie au parc, quand un copain vient à la maison ou simplement entre frères et sœurs, tous les enfants se sont déjà accroché à l'un de leur jouet en refusant de le prêter à un autre... même s'ils avaient déjà fini de s'amuser avec. Face à la peur d'élever un enfant jugé égoïste ou capricieux, le parent intervient immédiatement en lui expliquant qu'il "faut partager". Un réflexe guidé par la volonté d'inculquer la politesse et la générosité dès le plus jeune âge, mais que les professionnels de la petite enfance commencent à remettre en question.

Dans l'esprit des adultes, le refus de céder un objet est perçu comme un manque d'éducation qu'il faudrait corriger immédiatement. On s'imagine alors qu'obliger son enfant à prêter ses affaires lui enseignera les vertus de l'empathie et du vivre-ensemble. Pourtant, en lui imposant de céder son jouet sous la pression, les parents créent une vive tension émotionnelle : l'enfant s'agite, pleure, et la séance de jeu se termine souvent dans le conflit... sans que le message éducatif ne soit assimilé. En réalité, cette réaction ne traduit ni de la mauvaise volonté, ni des mauvaises manières.

Les experts et psychologues ne préconisent pas d'abandonner le partage en tout et pour tout, mais surtout d'arrêter de "forcer" les enfants à partager. Avant l'âge de 4 ans, le cerveau de l'enfant ne dispose pas de la maturité cognitive nécessaire pour appréhender le concept de prêt temporaire. Comme le soulignent des travaux publiés dans la revue scientifique Enfance, un tout-petit perçoit un objet entre ses mains comme une extension de lui-même. Le forcer à céder son jouet est donc vécu comme une perte définitive.

Pour la psychologue américaine Laura Markham, imposer le partage sous la pression des adultes enseigne même une mauvaise leçon : celle que le plus fort peut interrompre le jeu d'un autre comme bon lui semble, et lui retirer son bien à tout moment. C'est en laissant l'enfant mener son jeu à son terme qu'il développe peu à peu une empathie sincère et le plaisir de donner. "Si on impose le partage trop tôt, on risque d'élever des enfants qui feront simplement ce qu'on leur demande, sans réelle intention", explique à son tour la psychoéducatrice Pénélope Allen, dans le magazine canadien Urbania

Bien sûr, cette approche ne signifie pas qu'il faut arrêter d'enseigner le partage aux enfants, mais qu'il faut bien faire la distinction entre lui apprendre et le contraindre. De plus, lui demander de prêter immédiatement un objet lorsqu'un autre enfant l'exige, enverrait aussi un message négatif à cet autre enfant. Lui non plus n'apprendra pas à attendre son tour ! Concrètement, la prochaine fois que votre jeune enfant refusera de partager ses jouets, pensez autrement que par la règle d'or du partage absolu : les spécialistes recommandent d'abandonner l'injonction directe au profit de la méthode du "tour de rôle autonome". L'enfant peut par exemple finir de jouer avec et le prêter ensuite, mais il peut aussi jouer avec l'autre enfant, ou accepter de prêter un seul jouet et pas tout le lot.