On le sait, la rentrée scolaire est souvent une source de stress. Les parents doivent gérer une nouvelle organisation, tandis que les élèves regrettent déjà la fin des vacances, craignent le retour des devoirs et autres contrôles, et redoutent de ne pas retrouver leurs amis dans la même classe. Mais on oublie parfois que les enseignants ont, eux aussi, certaines appréhensions. 

Peu osent l'avouer en dehors de la salle des profs, mais il arrive (plus souvent qu'on ne le croit) qu'ils ne s'entendent pas avec certains enfants. Même avec la meilleure volonté, reprendre un élève très perturbateur une seconde année consécutive peut devenir un véritable calvaire mental. "Au-delà de l'enseignement, c'est un métier de relations humaines. C'est très rare d'avoir des élèves qu'on n'aime pas du tout, mais ça arrive qu'on ait du mal à créer le lien avec certains", nous confie en effet Pauline*, institutrice dans une école élémentaire de la région parisienne.

À chaque fin d'année scolaire, les enseignants se réunissent en "conseil des maîtres" pour créer les classes de l'année suivante. Un travail de répartition parfois difficile : "Cette année, j'aurai une classe double-niveau avec des CE2 et des CM2. Je vais retrouver quelques élèves de l'année dernière, puisque j'enseignais le CE1. Mais j'avoue, j'ai un peu manigancé", reconnaît Pauline, qui a su négocier avec ses collègues pour choisir un maximum d'élèves qu'elle apprécie... et éviter ceux qu'elle redoute le plus : "J'ai fait exprès de mettre des enfants mignons et gentils dans ma classe, et j'ai fait en sorte d'avoir les moins pires parmi les quelques cas vraiment difficiles". Dans la plupart des cas, sauf désaccord profond entre professeurs qui refusent tous un niveau ou un élève, le directeur d'école se contente de valider les propositions du conseil des maîtres. Il doit notamment s'assurer que les critères d'équilibre des effectifs, de mixité sociale, de parité ou de gestion des besoins éducatifs particuliers sont respectés.

En effet, parmi les enseignants de son école, tous savent quels élèves sont les plus "remuants" et ils "s'arrangent" entre eux pour les répartir d'une année à l'autre, et éviter ainsi que tous se retrouvent sous la responsabilité du même adulte. "Entre nous, c'est très transparent. Il y a des élèves qu'on ne peut pas reprendre deux ans de suite, sinon on pète un câble. Certains sont trop énergivores, et on a besoin d'avoir de nouvelles têtes, de l'énergie pour d'autres personnalités." Après des années à hériter des classes les plus lourdes, de par son statut de "nouvelle arrivante", elle a fait jouer son ancienneté pour imposer ses choix et préserver sa rentrée.

Car Pauline en a connu de ces enfants perturbateurs, et sa santé mentale en a pris un coup. "Quand on a une classe difficile, ça n'impacte pas que le mental au travail, mais aussi dans la vie perso ensuite. C'est épuisant, alors cette année, je préférais avoir un classe plus cool pour souffler un peu. Il faut savoir se ménager, et surtout, je ne voudrais pas me dégoûter du métier si jeune", explique, à contre-cœur, la jeune enseignante de 31 ans.

Pauline regrette surtout que l'Éducation nationale ne prenne pas suffisamment de mesures pour soutenir le personnel éducatif et gérer ces cas difficiles. Elle nous raconte notamment l'exemple d'une élève dont les accès de violence, tant verbaux que physiques, envers ses camarades comme envers les adultes, auraient dû mener à une exclusion temporaire de l'école à plusieurs reprises. "L'inspection n'a rien fait, et ce n'est pas à nous de nous sacrifier. Alors quand on m'a demandé de prendre la classe de CM1, j'ai refusé car il était hors de question que je retrouve cette enfant. Un an, ça m'a suffit."  

Elle tient par ailleurs à rappeler la réalité de son métier, loin de l'apparente tranquillité qu'on s'imagine parfois : "Il y a trop de gens qui pensent que c'est facile, parce qu'on a beaucoup de vacances. Mais ça ne l'est pas. Chaque élève est différent, et on doit s'adapter. On essaie toujours de créer un lien avec les enfants, mais des fois, ça échoue. Il n'y a rien de personnel contre un élève, il y en a que j'aime bien mais qui sont malgré tout compliqués à gérer au quotidien. Les parents eux-mêmes savent parfois que leur enfant est difficile, mais il ne faut pas oublier que nous, on en a 28 tous les jours !" Aujourd'hui, Pauline aborde le mois de septembre "soulagée", motivée par de nouveaux projets pédagogiques et l'envie retrouvée d'enseigner.

* Le prénom a été modifié