Robin van Bohemen est un adolescent néerlandais de 14 ans, collégien, brillant en mathématiques mais longtemps en grande difficulté face aux livres. Depuis le CP, il peinait à déchiffrer le moindre mot. Sa mère, Lottie van Starkenburg, savait pourtant que quelque chose clochait. Son fils est un enfant vif, curieux, qui réclamait sans cesse qu'on lui lise des histoires. "À la fin du CE2, il arrivait à peine à lire un peu. On avait toutes les peines du monde à le faire aller à l'école", se souvient-elle. Pour compenser, l'élève rusait, devinait la logique des QCM. "J'ai parfois dû beaucoup deviner", sourit-il aujourd'hui, se rappelant l'épuisement quotidien.

Les tests s'enchaînaient sans rien donner. La frustration montait. Ni dyslexie, ni trouble visuel, ni problème d'attention : les spécialistes séchaient. Robin, lui, s'enfonçait dans le découragement, alors même qu'il excellait dans les autres matières. Et puis il y a eu ce déclic, à la terrasse d'un café. Lottie repense à un article lu sur un physicien qui évoquait un phénomène étrange dont il était atteint. Sur un coup de tête, elle pose à son fils une question qui va tout changer : voit-il des couleurs sur les lettres ? "Sa tête s'est relevée d'un coup et il m'a demandé : pourquoi tu me poses cette question ?" Pour Robin, c'était l'évidence même. Tout le monde ne vivait pas ça ? Un inconnu, assis à côté d'eux, avoue alors être dans le même cas et leur glisse un conseil : la police et la taille des caractères jouent énormément, les petits caractères étant encore plus criards.

Robin est en réalité atteint de synesthésie, un phénomène neuro-psychologique où le cerveau associe involontairement des stimuli distincts. Face à un manuel, son cortex visuel subit une véritable surstimulation. Le A lui apparaît rouge, d'autres lettres d'un jaune si lumineux qu'elles fatiguent ses yeux. "C'est comme si je regardais une lampe très puissante en lisant", confie-t-il. À l'école, personne n'avait entendu parler du phénomène. Pourtant, environ 4 % de la population partagerait cette architecture cérébrale, une prévalence comparable à celle de la dyslexie.

Pour la chercheuse Romke Rouw, de l'Université d'Amsterdam, il ne s'agit ni d'une pathologie ni d'un trouble des apprentissages, mais bien de neurodiversité. "Une caractéristique ou une condition est un meilleur terme. Le cerveau est juste assemblé un peu différemment", explique-t-elle. Une fois le phénomène identifié, quelques aménagements ont suffi : un filtre bleu transparent posé sur les pages, un écran d'ordinateur tamisé. Le résultat a été fulgurant. En quelques semaines, Robin a rattrapé un an et demi de retard. Il fréquente aujourd'hui son collège "avec beaucoup de plaisir".

Robin a aussi découvert que son cerveau associe l'odorat au toucher. La laine dégage pour lui un parfum agréable, mais le jean brut "sent horriblement mauvais". Il évite donc de pétrir la pâte à tarte aux pommes et porte d'autres pantalons. Une chose est sûre : à 14 ans, cet adolescent en sait déjà plus sur son propre cerveau que la plupart des adultes qui l'entourent.