L'expérience comportementale se déroule au centre de Trieste, nœud stratégique du réseau de transport nord-italien. Un enquêteur soumet l'esprit des passants à un test d'évaluation temporelle lié à la mobilité : "Comment se fait-il que le train pour Rome mette une heure et vingt à l'aller, mais 80 minutes au retour ?" Face à ce stimulus verbal, le traitement rationnel déraille. Les cerveaux s'efforcent de combler le vide logique par des hypothèses liées aux infrastructures ou à la traction. "Ça descendait", tente un premier jeune homme. "Il y a eu un retard de Trenitalia", assure un autre, l'air sûr de lui. Suivent ensuite "un accident", "un rail tordu", ou encore "la faute aux arrêts en gare". Les biais de raisonnement s'enchaînent, traduisant un inconfort psychologique face à ce qui est perçu comme une anomalie de trafic.
Le mécanisme de cette illusion repose sur un simple biais de formulation. Une heure et vingt minutes équivalent très exactement à 80 minutes de trajet. La motrice accomplit donc sa rotation sur les voies dans un temps rigoureusement identique. Toutefois, la structure syntaxique agit comme un filtre cognitif, induisant l'esprit en erreur en suggérant deux durées distinctes. Conséquence de cet aveuglement d'inattention : la quasi-totalité des individus s'engage dans des processus d'analyse complexes pour justifier une perturbation de l'exploitation ferroviaire purement fictive.
Ce phénomène n'a rien d'anecdotique. Il rappelle le fameux "problème de l'âge du capitaine", inventé au XIXe siècle par Gustave Flaubert dans une lettre à sa sœur, où l'auteur de Madame Bovary s'amusait à se moquer de l'enseignement des mathématiques. Dans les années 1980, des chercheurs de Grenoble ont posé la question, version simplifiée, à des élèves d'école primaire : "Sur un bateau, il y a 26 moutons et 10 chèvres ; quel âge a le capitaine ?" La majorité des enfants répondait, sans hésiter : 36 ! L'expérience a ensuite été reproduite dans plusieurs pays, avec les mêmes résultats déconcertants. Elle est devenue depuis un cas d'école pour les pédagogues qui dénoncent un enseignement focalisé sur le calcul automatique, au détriment du raisonnement et du sens.
La leçon est toujours la même : confrontés à une question, beaucoup d'entre nous foncent tête baissée vers le calcul, sans s'arrêter une seconde pour vérifier si l'énoncé a du sens. Personne n'ose imaginer que la question elle-même puisse être mal posée. On préfère inventer une réponse, quitte à dire n'importe quoi, plutôt que d'admettre qu'on n'a pas compris. C'est exactement le réflexe des jeunes Triestins piégés par le train pour Rome.