Les codes amoureux volent en éclats. Pendant des siècles, la société occidentale s'est construite autour du couple, du mariage et de la famille traditionnelle. Puis sont venus le divorce banalisé, les unions libres, le polyamour, les couples qui vivent dans des logements séparés. Chaque génération bouscule un peu plus les règles héritées de la précédente. Mais un mouvement plus radical encore commence à faire parler de lui, et il vient tout remettre à plat.
Son nom ? L'agamie. Le mot vient du grec : « a » pour « sans », et « gamia » pour « union intime ». Le terme a été employé pour la première fois en 2014, dans un texte fondateur qui se voulait manifeste. En 2020, son auteur a publié un ouvrage plus complet, « Agamie. Programme d'émancipation relationnelle collective ». De quoi poser les bases d'une pensée qui, six ans plus tard, trouve un écho grandissant chez les moins de 35 ans.
Concrètement, l'agamie rejette purement et simplement l'idée même de relation amoureuse telle qu'on la connaît. Peu importe qu'elle soit classique (un homme, une femme, un mariage) ou plus moderne (plusieurs partenaires, couples ouverts). Ses défenseurs proposent de jeter par-dessus bord l'idée d'amour romantique imposée par la société, de remplacer la famille par un « groupement libre », de troquer la jalousie contre l'indignation, et même de substituer l'érotisme au sexe. Attention, à ne pas confondre avec l'asexualité : l'agamie n'interdit rien, elle invite surtout à repenser la façon dont on se lie aux autres. Un rejet global, qui passe aussi par le refus d'avoir des enfants.
Les chiffres donnent le vertige. Au Brésil, une enquête de l'IBGE publiée en 2023 dénombrait 81 millions de célibataires, contre seulement 63 millions de personnes mariées. Le phénomène dépasse largement l'Amérique latine : les États-Unis et le Japon connaissent la même tendance. Heloisa Buarque de Almeida, professeure au département d'anthropologie de l'Université de São Paulo et chercheuse au Numas, explique que les nouvelles générations cherchent « d'autres formes de relations, sans engagement légal ». Selon elle, ces jeunes rejettent aussi la parentalité par conviction écologique : préservation de la planète, réchauffement climatique, consommation raisonnée. Faire un enfant leur semble incompatible avec leurs valeurs. Les réseaux sociaux jouent aussi un rôle, en retardant l'entrée dans la vie sexuelle et en multipliant les modèles alternatifs visibles.
Cette révolution n'est pas sans poser de sérieux problèmes. Aucun pays au monde ne reconnaît juridiquement l'agamie, ce qui laisse un vide béant : qui sont les parents légaux en cas d'enfant ? Qui hérite ? Qui s'occupe de l'autre en cas de maladie ? Les principes du mouvement sont également jugés ambigus, parfois contradictoires entre eux. Son étymologie même pousserait plutôt vers le célibat, alors que ses partisans refusent cette étiquette. Or, de nombreuses études rappellent que le célibat prolongé n'est pas neutre sur la santé mentale et physique, avec des effets qui diffèrent d'ailleurs entre hommes et femmes.