A l'école des inégalités sociales : éclairage de Marie Duru-Bellat

L'Ecole française creuse les inégalités sociales. Les résultats de l'enquête PISA révèlent que la France bat des records d'injustice et les enfants d'origine modeste ne trouvent pas les conditions de leur épanouissement . Marie Duru-Bellat, sociologue de l'éducation, nous explique ce phénomène et donne des pistes pour y remédier.

A l'école des inégalités sociales : éclairage de Marie Duru-Bellat
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Que pensez-vous des résultats de l'étude Pisa ? Êtes vous surprise par ce classement ?
Marie Duru-Bellat : Non, je ne suis pas surprise par ce mauvais classement de la France. Ce sont des tendances que l'on connaissait déjà depuis les années 2000. Nous avons de tout temps noté une hausse du décrochement scolaire. L'enquête d'aujourd'hui ne fait que confirmer les inégalités qui se creusent entre les élèves. En revanche, ce qui est une surprise, ce sont les résultats positifs des pays voisins. Cela nous a permis de repérer des éléments plus nouveaux sur les pays de l'OCDE, comme l'Italie, la Pologne, le Portugal qui ont progressé dans le classement, notamment en mathématiques.

Quel chiffre vous a le plus marqué ?
Marie Duru-Bellat : Ce ne sont pas vraiment les chiffres qui m'ont marquée dans cette enquête, mais de savoir que si l'on ne prenait en compte que les performances des élèves issus de milieux sociaux favorisés, c'est-à-dire "les meilleurs", la France se situerait dans les premiers du classement, alors que si l'on ne comptait que les élèves des milieux défavorisés, "les moins bons", la France se situerait en queue du classement.

Vous trouvez donc inquiétant que l'origine sociale des enfants pèse encore dans les résultats scolaires ?
Marie Duru-Bellat : Oui, parce que l'on dit encore le contraire aux enfants. Les professeurs, les parents, leur font croire souvent dès leur entrée dans la scolarité qu'ils ont autant de chances que n'importe qui d'avoir un bon niveau, quelque soit leur appartenance sociale. Or, l'enquête Pisa prouve bien qu'il y a une corrélation entre les résultats scolaires et l'origine sociale. Vous savez, la ségrégation scolaire a des effets très négatifs sur les résultats des plus faibles, ça les fait progresser encore moins et les démotivent encore plus. La distinction entre les "bons" et les "moins bons" est contraire aux idées méritocratiques que l'école veut transmettre et qui n'est par ailleurs, pas respectée.

A partir de quel âge exactement voit-on se dessiner ces inégalités sociales chez les élèves ?
Marie Duru-Bellat : Dès que l'on mesure les compétences d'un enfant. Cela se voit en CP, quand il commence à lire et à écrire. Mais on aperçoit ces inégalités sociales, dès l'entrée de l'enfant en maternelle, parce que c'est là qu'il commence à parler, à utiliser le langage. Le niveau du langage est très inégal par rapport au milieu social.

Les inégalités qui se sont mis en place à un niveau peuvent-elles, selon vous, avoir un effet durable et s'accumuler par la suite ?
Marie Duru-Bellat : Tout ce qui est scolaire est cumulatif. Donc dès qu'il y a des inégalités dans une classe, elles se répercutent forcément sur les classes supérieures. Si un enfant a du mal à lire en CP, il va se dire qu'il n'est pas bon et va le penser tout le long de sa scolarité. Le fossé va s'élargir et il va se convaincre qu'il n'est pas un bon élève.

En France, les professeurs avec le moins d'expérience enseignent dans les établissements difficiles. Comment se construisent les inégalités de réussite scolaire en ZEP ?
La concentration d'élèves à problèmes dans les zones difficiles est en soi un facteur d'inégalités. Les enseignants sont moins expérimentés, donc moins efficaces et n'ont pas les compétences nécessaires pour encadrer les élèves et balayer ces inégalités. Les élèves, eux, voient bien qu'ils sont entre élèves plutôt faibles. Cela apparaît pour eux comme une fatalité et ils ne peuvent y remédier. Ils sont démotivés.

De quelle manière, selon vous, les établissements peuvent-ils remédier à ce sentiment d'injustice qui touche les élèves désavantagés ?
Tout d'abord, le ministère doit procéder à une meilleure organisation des classes pour mieux mélanger les élèves afin qu'ils ne se sentent pas groupés par niveaux.
Les enseignants, eux, devraient être mieux formés et plus nombreux pour se concentrer sur les élèves en difficultés, souvent mis de côtés.
Les parents ont aussi un rôle important à jouer au niveau de la psychologie de l'enfant. En effet, ils se doivent de les motiver dès leur plus jeune âge et ne pas leur mettre dans la tête qu'ils ne peuvent pas, ou moins réussir à cause de leur appartenance sociale. Il faut les faire réussir et mettre tous les enfants sur la même ligne de départ et cela, dès la maternelle. En fait, il faudrait mobiliser un peu tout le monde, car ce n'est pas seulement une entité qui va agir sur ces inégalités et le problème ne viendrait pas non plus que d'un seul côté. Chacun a sa part de responsabilité.

Sociologue de l'éducation, Marie Duru-Bellat travaille sur les politiques éducatives et s'intéresse aux inégalités sociales et sexuées dans le système scolaire.

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