Catherine Deneuve : "Si l'on veut que la famille tienne, il y a des sujets à éviter"

Dans "Fête de Famille" de Cédric Kahn, en salles le 4 septembre, Catherine Deneuve incarne une mère de famille qui réunit ses proches à l'occasion de son anniversaire. Un rôle entre humour et gravité pour lequel nous avons rencontré cette légende vivante du cinéma français.

Catherine Deneuve : "Si l'on veut que la famille tienne, il y a des sujets à éviter"
© Britta Pedersen/AP/SIPA

Dans un hôtel du triangle d'or, elle fait irruption en suspendant le temps. Le sourire est franc, la bonhomie éclatante. Catherine Deneuve s'installe avec grâce et répond aux questions en enfilant ses cigarettes. Directe, libre et si peu encline à l'obséquiosité dont peuvent être piqués ceux qui l'abordent, elle défend avec un mélange de flegme, d'humour et d'intelligence Fête de Famille, le nouveau film de Cédric Kahn dont elle tient le rôle central et névralgique. Celui d'une mère de famille qui réunit ses enfants autour d'elle pour son anniversaire, entre bonne humeur et griefs. Rencontre avec une icône (désolé pour le compliment Madame Deneuve !). 

Vous ouvrez le Festival de Venise avec La Vérité de Hirokazu Kore-Eda, assurez la présidence du Jury à Deauville, êtes à l'affiche de Fête de Famille de Cédric Kahn... C'est une rentrée tonique !
Catherine Deneuve :
Ça fait beaucoup, oui. Ce sont les hasards des programmations et de la vie qui font ça. Tout va bien pour l'instant mais c'est vrai que j'aurais aimé avoir une rentrée un peu plus en douceur.

Vous avez très vite donné votre accord pour incarner le rôle de mère dans Fête de Famille. Qu'est-ce qui vous a interpelée ?  
Catherine Deneuve : J'ai beaucoup aimé le scénario et je connais très bien les films de Cédric Kahn, qui travaille beaucoup en amont de ses tournages. J'apprécie son regard de cinéaste et la force qu'il imprime à ses récits et à ses personnages. J'ai trouvé ceux de Fête de Famille extrêmement fouillés. Ça me faisait plaisir de jouer la mère de toute cette tribu. Ensemble, nous formions une espèce de troupe de théâtre très soudée.

Catherine Deneuve et Emmanuelle Bercot dans "Fête de Famille". © Le Pacte

Qu'est-ce qui vous plait dans ce type de projet choral ?
Catherine Deneuve : En réalité, je n'en avais pas vraiment l'habitude. En dehors de 8 Femmes de François Ozon, je n'avais rien fait de tel. C'est agréable de ne pas être le centre de l'attention, de travailler avec plein d'autres acteurs, de mieux les regarder et les écouter… Souvent, quand on est l'actrice principale, toute l'attention est portée sur nous. Ce n'était pas le cas ici.

Vous n'aimez pas être le centre d'attention ?
Catherine Deneuve :
Ce n'est pas que je n'aime pas. Mais l'être tout le temps, ça finit par peser quand même. Jouer en groupe, comme on l'a fait, ça enlève un peu de pression. 

Qu'est-ce qui cimente autant votre lien à Emmanuelle Bercot, qui incarne votre fille à l'écran et qui vous a dirigée à deux reprises en tant que réalisatrice ?
Catherine Deneuve :
C'est très difficile à expliquer. On a de fortes affinités. Quand je l'ai rencontrée, je me suis tout de suite sentie bien et très proche d'elle. On est différentes et, en même temps, on a des points communs dans notre côté entier et direct. Elle est beaucoup plus émotive que moi en revanche.

"Etre au présent, c'est vivable"

"Les femmes se trouvent au centre. Enfin !" dit Cédric Kahn en parlant de ce film. Partagez-vous son "Enfin !" ?
Catherine Deneuve : Le "Enfin" vient du fait qu'on pense souvent que les femmes sont des partenaires de jeu, mais pas le centre des choses. Plusieurs mouvements vont désormais dans ce sens, pour que le rôle de la femme soit plus important. Et c'est vrai que ce n'est pas toujours le cas. Dans ma carrière, j'ai eu la chance de camper des personnages féminins intéressants et forts. Je n'étais pas que la compagne de, la mère de, etc… Je comprends en tout cas ce que Cédric Kahn veut dire par là. Aujourd'hui, j'ai le sentiment qu'on ne raconte plus vraiment les mêmes histoires. Souvent, les hommes sont meneurs. Je me souviens que quand François Truffaut m'a offert le rôle du Dernier Métro, il m'a dit : "Je veux que tu aies des responsabilités".

Cédric Kahn loue par ailleurs votre faculté de vivre l'instant. Ce n'est pas toujours facile d'avoir ce don-là. Il faut une forme de sagesse…
Catherine Deneuve : Ah oui, ça c'est vrai ! C'est surtout une affaire de caractère et de nature. Ce n'est pas quelque chose que je me suis forcée à faire ou que j'ai travaillé. Je n'étais peut-être pas comme ça quand j'avais 20 ans. Mais, avec le temps, on se rend compte que tout est tellement fragile. Quand on perd des êtres chers, on réalise qu'il faut profiter de la vie et dire aux gens qu'on aime qu'on les aime…

Vivre intensément le moment présent est-ce une manière de congédier la mélancolie ?
Catherine Deneuve : Oui, c'est une façon de chasser la mélancolie. Etre au présent, c'est vivable. Je ne regarde pas vers le passé. J'ai la chance de ne plus y penser. Et encore moins à l'avenir !

"Les réseaux sociaux sont vraiment dangereux"

Catherine Deneuve dans "Fête de Famille". © Le Pacte

Vous pensez comme Woody Allen qu'il y aura une fin du monde ?
Catherine Deneuve : Il est très pessimiste en ce moment. Il est venu pour son film qui ne sort pas aux Etats-Unis, c'est ça ?

Oui…
Catherine Deneuve : C'est tellement injuste ce qui lui arrive. Tellement monstrueux. Très peu de gens connaissent la vérité, les faits, les actions en justice qu'il y a eu, les résultats de ces actions… C'est incroyable de voir que les gens réagissent comme ça sans être au fait de la réalité. Les réseaux sociaux sont vraiment dangereux.

C'est pour ça que vous n'y êtes pas ?
Catherine Deneuve : Oh oui… C'est incroyable tout ce qu'on me rapporte sur ça. Quand on voit qu'aujourd'hui, des adolescents se suicident à cause des réseaux sociaux… C'est effrayant…

Beaucoup de stars y sont et de jeunes talents ont fait d'Instagram une carte de visite...
Catherine Deneuve :
Une carte de visite pour faire quoi ? Pour être invité aux avant-premières ? Et, au final, les followers ne sont pas forcément des gens qui vont au cinéma...

Les cinéastes parlent de votre curiosité pour la mise en scène. Pourquoi ne réalisez-vous pas ?
Catherine Deneuve : Parce que je ne suis pas metteur en scène. J'ai travaillé avec de grands cinéastes qui ont placé la barre très haut. Je saurai filmer mais ça ne suffit pas. Ce n'est pas mon but. Je suis très heureuse en tant qu'actrice.

Qu'aimez-vous faire le jour de votre anniversaire ?
Catherine Deneuve : J'ai au moins deux ou trois dîners : un avec mes enfants, un avec ma famille –en sachant que ce n'est pas toujours facile de réunir tout le monde en fonction des emplois du temps-, et un avec mes amis.

Les réunions de famille, c'est quelque chose que vous craignez ou que vous adorez ?
Catherine Deneuve : Je ne les crains pas, non. C'est juste que, très souvent, on réalise qu'on ne se dit pas vraiment ce qu'on voulait se dire. On ne parle pas aussi intimement qu'avec ses amis. Sûrement parce qu'il y a des choses qu'on doit préserver quand même. Si l'on veut que la famille tienne, il y a des sujets à éviter.

"Je suis passionnée par le monde végétal"

Vous cuisinez ? Si oui, quelle est votre spécialité dans les réunions familiales ?
Catherine Deneuve : Oui, j'aime cuisiner le soufflé et tous les plats en cocotte, qu'il faut faire mijoter ou enfourner…

C'est un moment où l'on ne pense plus à rien, ne trouvez-vous pas ?
Catherine Deneuve : C'est vrai ! Quand on jardine, c'est pareil.

D'où vient votre passion pour le jardinage ?
Catherine Deneuve : J'ai beaucoup vu ma mère jardiner. Elle arrivait à gratter sur la falaise pour faire un jardin en escalier. Elle parvenait à mettre de la terre et à faire pousser des choses. Dès que j'ai eu ma première maison, j'ai eu la chance de rencontrer Charlotte Testu, une femme merveilleuse, iconoclaste, étonnante, qui avait écrit de nombreux livres sur les plantes. C'était une personnalité à part… J'ai beaucoup appris d'elle. Depuis, je suis restée passionnée par le monde végétal. 

En septembre 2018, à la suite de la démission de Nicolas Hulot, vous avez signé avec Juliette Binoche une tribune contre le réchauffement climatique… Comment vivez-vous les incendies qui sévissent en Amazonie ? 
Catherine Deneuve :
Je suis effondrée en tant que citoyenne du monde. C'est abominable et effrayant. Au Brésil, ils ont un président qui est un personnage très inquiétant. Il parait qu'il y en a qui se prêtent à la déforestation et mettent le feu comme ça pour cultiver du soja et nourrir les bêtes…

"La famille, c'est la facilité avec laquelle on peut se dire les choses... "

Quand Macron s'oppose au Mercosur, vous dites "Bravo la France !" ?
Catherine Deneuve :
Bravo la France… Ça dépend de quoi c'est suivi après ! Ce n'est pas suffisant mais c'est déjà bien de montrer qu'on est contre.

Revenons au sujet principal de Fête de Famille : la famille. Comment la définiriez-vous ?
Catherine Deneuve : La famille, c'est la simplicité, la facilité avec laquelle on peut s'appeler et se dire les choses... C'est comme les amis d'école qu'on retrouve. J'ai un groupe d'amis du lycée avec lequel je me réunis régulièrement. On dîne chez les uns et les autres. On a renoué il y a 20 ans.

Ça aide à garder les pieds sur Terre ?
Catherine Deneuve : Je les ai déjà sur Terre. Mais disons que ça nous ancre davantage dans la réalité. La simplicité de notre relation est précieuse. Le fait qu'on se soit connus enfants, c'est magique.

Souvent, on a l'impression que ça vous agace d'intimider les autres ?
Catherine Deneuve : Les superlatifs ne me gênent pas mais ils m'agacent un peu, c'est vrai. Je n'ai pas été élevée comme ça.

Catherine Deneuve et l'ensemble du casting de "Fête de Famille". © Le Pacte

Quel est le superlatif qui vous irrite le plus ?
Catherine Deneuve : (sourire et longue réflexion) Peut-être quand on me dit que je suis sublime… Les gens ne vous connaissent pas vraiment, ou du moins qu'à travers l'image que vous véhiculez.  

Quel est le compliment qui vous a le plus touché dans votre carrière ? 
Catherine Deneuve : Très souvent, ça m'arrive dans la rue. Des gens me disent : "Je vous connais depuis longtemps", "J'ai vu tous vos films", "Vous m'avez aidé à vivre", "Chaque fois que je vous vois, ça fait plaisir". On me remercie d'avoir fait ce que j'ai fait. Ça me touche.

Est-ce qu'il vous arrive parfois de rêver d'anonymat ?
Catherine Deneuve : Oui ça m'est parfois arrivé dans des pays où l'on est un peu embêtés… Curieusement, je vis d'une façon assez simple quand je ne travaille pas. Je ne me sens pas harcelée. Je vais au cinéma comme tout le monde, je mange dans des restos de quartier, etc…

"Malheureusement, on me demande souvent des selfies"

On ne vous importune pas trop ?
Catherine Deneuve : Malheureusement, on me demande souvent des photos, des selfies. En général, je dis non. On me répond : "Mais, c'est pour moi." En plus, la plupart du temps, elles sont moches car la lumière n'est pas belle.  

Vous êtes une institution pour les Français. Mais qui est une institution pour vous ?
Catherine Deneuve : (Sourire) Peut-être Meryl Streep. Elle a su préserver sa vie personnelle tout en menant une carrière formidable. Elle est superbe dans Pentagon Papers, que j'ai vu récemment. Son rôle dans Kramer contre Kramer est surement mon préféré.  

Parler à la presse, vous stimule ou vous agace ?
Catherine Deneuve : Ça ne me déplaît pas mais ça ne me plait pas beaucoup. Ce n'est pas mon activité préférée. Parce que, comme vous le dites, on a l'impression de dire un peu les mêmes choses et de répondre au même genre de questions…

Catherine Deneuve : "Si l'on veut que la famille tienne, il y a des sujets à éviter"
Catherine Deneuve : "Si l'on veut que la famille tienne, il y a des sujets à éviter"

Dans un hôtel du triangle d'or, elle fait irruption en suspendant le temps. Le sourire est franc, la bonhomie éclatante. Catherine Deneuve s'installe avec grâce et répond aux questions en enfilant ses cigarettes. Directe, libre et si peu...