Daniel Auteuil et Fanny Ardant : "Il faut faire durer la passion"

"La Belle Epoque", deuxième long-métrage de Nicolas Bedos, est une délicieuse comédie qui s'amuse de notre nostalgie et nous souffle à l'oreille un vent de romantisme, sans cynisme ni mélancolie. Nous avons pu échanger, sur La Croisette, avec deux de ses interprètes : Daniel Auteuil qui incarne Victor, dessinateur de BD devenu sexagénaire désabusé, et Fanny Ardant qui joue son épouse moderne et sans complexe. Vont-ils, 40 ans après leur rencontre, parvenir à lutter contre l'érosion des sentiments ?

Daniel Auteuil et Fanny Ardant : "Il faut faire durer la passion"
© Anthony Harvey/REX/SIPA

Dans "La Belle Epoque" de Nicolas Bedos, vous interprétez un couple usé par les années. Est-ce qu'avec le temps va, tout s'en va forcément ?
Daniel Auteuil : Cela dépend ce qu'on vit, avec qui et comment. Avec le temps, tout s'accumule. L'expérience, c'est le contraire d'un oignon qu'on épluche : les souvenirs s'ajoutent et se superposent en couches successives. C'est comme pour les films et la performance d'acteur. On peut se lasser de la façon dont les choses se font autour du cinéma mais pas du métier en lui-même ! En couple, c'est compliqué de passer son existence avec une seule personne, mais l'on peut avoir plusieurs vies...

Fanny Ardant : Je crois que ce qui reste intact avec le temps, c'est l'attente. Le vécu n'est pas suffisant. Tant qu'il y a de l'attente, il y a du vivant. Attendre quoi ? Je réponds : tout ! Rien ne s'en va si l'on attend.

Mais l'attente, n'est-ce pas ne pas profiter, se mettre en suspens ?
Fanny Ardant : Je pense que c'est comme au tir à l'arc : c'est mieux de bander que de toucher la cible, finalement. Voilà ce qui fait durer la passion !

Comment faire durer l'émotion lorsqu'on connaît par cœur les petites manies, les travers, les défauts de l'autre ?
Daniel Auteuil : Jacque Lacan disait : "Donner de l'amour, c'est vouloir donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas". C'est compliqué...

Fanny Ardant : Je pense qu'être amoureux, c'est peindre quelqu'un. Bien sûr qu'on pense tout connaître de l'autre, mais l'amour peint le quotidien en beau.

La nostalgie de votre personnage Daniel Auteuil se ressent à travers son refus de la modernité, du virtuel. Comment résistez-vous à la tyrannie du Web ?
Daniel Auteuil 
: Je me sers de mon ordinateur comme du frigo ou de la télé : je l'utilise si j'ai besoin d'un renseignement ou de voir des films. C'est un outil, une base de données. Ce qui ne m'intéresse pas, en revanche, c'est quand Internet devient une poubelle où chacun déverse ses ordures. Ce libre terrain d'expression nécessite politesse et autorégulation.

Fanny Ardant : Je n'ai rien contre la modernité. Je pense que chacun est unique et ce n'est pas intéressant d'avoir peur et de ne pas être de son époque… Pourtant, j'avoue vivre comme dans une grotte. Ce que je privilégie, ce que je n'oublie pas, c'est ce que j'apprends sur l'autre, lors d'une rencontre, d'un échange privilégié, d'un moment de partage… Je ne lis pas les journaux, je ne regarde pas les écrans… L'immédiateté de la nouvelle ne m'intéresse pas, mais ce qui provoque l'indignation, la ferveur, oui. Je considère que ce qui est important en termes de sens, de mot, de lien sera dit par quelqu'un qui va me parler personnellement. Tout le reste va au fond du verre.

Convoquer le passé comme vous le faites dans ce film, se plonger dans les souvenirs, trouvez-vous cela plutôt heureux ou triste 
Daniel Auteuil :
Triste à mourir ! Je suis quelqu'un qui a la nostalgie comme ennemie. Avec un long parcours d'acteur comme le mien, je sais que ce qui a été fait n'existe plus. Ce qui compte le plus, c'est ce que je vais faire demain. Hors de question de dire que telle période était bien et que j'aimerais la revivre !

Fanny Ardant : Je suis complètement dans l'instant présent, mais j'ai un château intérieur et j'ouvre avec délectation les portes des couloirs avec parfois un certain sadisme…

Doria Tillier, Daniel Auteuil et Fanny Ardant, Nicolas Bedos, Guillaume Canet © HAEDRICH/VU/SIPA

Si je vous donnais une caméra pour remettre en scène un moment de votre vie, lequel choisiriez-vous ?
Fanny Ardant 
: Je ne fais pas de photos et je n'en regarde jamais. Je ne me fige pas, mais j'ai la mémoire des fous, la précision du détail. Il y a des moments de grâce fulgurants, des moments de bonheur intense qui ne peuvent même pas se raconter… Je les garde pour moi. Il peut aussi m'arriver de raconter 5 fois la même anecdote. Lorsqu'on me reproche de radoter, je rétorque : "Je sais, mais c'est pour faire revivre cette histoire !". Donc, je ne prendrais pas d'appareil ou de caméra, mais plutôt un Kaléidoscope pour faire bouger les images et les représentations des épisodes déjà réalisés…

Qu'est-ce qui vous permet d'être dans le ressenti, le sensible ?
Daniel Auteuil : Les émotions que je peux avoir sont toujours liées à l'instant. Je ne pleure jamais sur le passé. Ce qui me touche, ce sont les retrouvailles, l'émergence de jeunes talents, tout ce qui a trait aux sentiments, à notre métier, à la reconnaissance…

Fanny Ardant : J'ai toujours l'impression que je dois faire très attention à mes propres émotions. J'ai comme un barrage contre le Pacifique à l'intérieur de moi, une carapace qui attend que je baisse la garde pour se fendre…

Que se passe-t-il lorsque vous êtes submergée ?
Fanny Ardant 
Je pleure à chaudes larmes, c'est pour cela que je ne mets jamais de mascara !

La Belle Epoque, au cinéma le 6 novembre © Pathé

Qu'est-ce qui a changé chez vous récemment ?
Daniel Auteuil : Ma capacité à courir vite ! (rires)
Fanny Ardant Je suis plus tolérante. Je pensais que la bonté était une grande qualité que j'essayais d'acquérir et je suis sur une pente positive.

Un bienfait de notre époque ?
Ils réfléchissent... 

Les légumes bios ?
Daniel Auteuil
 : Ah non, ça c'est une arnaque !

Le mal du siècle ?
Daniel Auteuil
 : Les réseaux sociaux.
Fanny Ardant : Cette obsession de faire des lois pour tout m'exaspère. J'aime ce qu'on ne donne pas, je veux prendre sans permission.

De quoi ne vous lassez-vous pas ?
Fanny Ardant 
: Du chocolat Meunier !
Daniel Auteuil : De la vie ! (rires)

La Belle Epoque (1h55), de Nicolas Bedos, avec Doria Tillier, Guillaume Canet, Daniel Auteuil et Fanny Ardant, en salles le 6 novembre.

Synopsis : Victor, un sexagénaire désabusé, voit sa vie bouleversée le jour où Antoine, un brillant entrepreneur, lui propose une attraction d'un genre nouveau : mélangeant artifices théâtraux et reconstitution historique, cette entreprise propose à ses clients de replonger dans l'époque de leur choix. Victor choisit alors de revivre la semaine la plus marquante de sa vie : celle où, 40 ans plus tôt, il rencontra le grand amour...

Daniel Auteuil et Fanny Ardant : "Il faut faire durer la passion"
Daniel Auteuil et Fanny Ardant : "Il faut faire durer la passion"

Dans "La Belle Epoque" de Nicolas Bedos, v ous interprétez un couple usé par les années. Est-ce qu'avec le temps va, tout s'en va forcément ? Daniel Auteuil : Cela dépend ce qu'on vit, avec qui et comment. Avec le temps, tout...