Blanche Gardin, l'esprit de corps

Tordue géniale. Blanche Gardin a un humour ravageur, un mélange aigre-doux d'introspection distanciée, de sagacité impertinente et d'éloquence décontractée. Elle se raconte sur les planches, évoque les pires atrocités comme les petits vexations du quotidien et pousse l'autodérision à son paroxysme, avec maestria. Confessions.

Blanche Gardin, l'esprit de corps
© SIPA

Au cinéma, on parle de monstre sacré. Dans le registre comique, on n'a jamais vu ça. Jamais vu aussi douée, irrévérencieuse, décomplexée. Une conscience rare de l'image de soi, qu'elle casse en verbalisant ses aspects sombres.
Présence magnétique, classe et distinction héritées d'une enfance préservée dans une grande maison d'Asnières-sur-Seine, Blanche Gardin, observatrice perspicace de notre obsession pour le sexe, la vieillesse et la scatologie, révèle sur scène ses travers (sévices sur l'anus des chats, pulsions suicidaires, poitrine tombante, colopathie, relations conflictuelles à la mère, fantasmes sur les migrants…) et nous confronte à l'atroce de notre réalité dérisoire. Jubilatoire.

Le Journal des Femmes : Vous êtes l'humoriste qui torpille notre ordinaire trop romancé, nous déculpabilise et nous fait rire, avec un plaisir décuplé…
Blanche Gardin : Il y a cinq ans, je me suis fait larguer et me suis retrouvée seule, isolée et désespérée. C'était nouveau pour moi. Dès que j'ai quitté ma famille, j'ai eu des mecs. Je me suis installée dans des relations... J'ai fait une dépression doublée d'une blessure narcissique, j'étais dans un état psychique désastreux. Finalement, après 15 années fusionnelles, je me suis découvert un tempérament solitaire qui m'a inspirée, j'ai développé un sentiment d'étrangeté. Je l'ai exploité comme une richesse et j'ai couché sur papier ce que d'autres passent sous silence…

Au point de devenir misanthrope ?
Ce qui était naturel, se lier aux autres, fréquenter des amis, faire coïncider des personnalités, n'est plus une évidence... Je me suis complexifié, rigidifiée, je suis devenue plus exigeante.

Comment travaillez-vous ?
J'ai un caractère studieux, besogneux, un poil bipolaire. Je n'ai pas un rapport serein avec le monde extérieur, j'ai besoin de m'isoler pour écrire et je le fais de manière obsessionnelle. Pendant de longues périodes je m'impose un rythme de vie d'ascète, extrêmement raisonnable, quasi monacal : je sors peu, me couche tôt, me lève aux aurores pour me mettre à pied d'œuvre.

Sur scène, on a l'impression que vous êtes sincère, spontanée…
Devant le public, il faut être dans l'instant, donner l'illusion qu'on se rappelle des souvenirs, des anecdotes. Je ne joue pas, je raconte des choses vécues, concrètes. Au pire, j'exagère un peu, mais je ne suis pas dans la séduction comme une actrice.

Êtes-vous du genre à culpabiliser si l'ambiance est mauvaise ?
Pire que ça : je pars du principe que si les gens autour de moi sont moroses, c'est de ma faute. Je ressens comme une responsabilité de divertir l'assemblée. Je suis angoissée à l'idée qu'on ne me trouve pas drôle et j'ai besoin de faire rire pour me sentir aimée… Pour cela, on doit partir de la vérité.

Vous vous mettez à nu… jusque dans le récit de vos pires moments au lit...
On se pense une civilisation libérée, en chemin vers l'égalité et la parité. Or la sexualité, très présente dans notre existence, reste imprégnée de domination masculine, de violence et d'humiliation. Parler franchement de sexe, d'animalité, est une façon d'exorciser.

Comme de raconter votre expérience traumatisante de la sodomie ou vos explorations répétée du vagin… de votre cousine ?
Ce n'est pas de la provocation gratuite pour choquer ou mettre les gens mal à l'aise. Parler de choses honteuses, se nourrir d'une gêne passée, des défaillances physiques, c'est une riposte à un monde de convenances où il faut être beau, sentir bon, ne pas vieillir…

Votre spectacle est Interdit au moins de 17 ans…
Cela me choque que les enfants puissent taper n'importe quoi sur Google et se retrouver face à des parties génitales. Je trouve ça atroce de me dire qu'ils vont construire leur intimité avec la pornographie.

On vous doit la série Parents mode d'emploi sur France 2 et les dialogues de Problemos d'Eric Judor dans lequel vous jouez une maman zadiste. Pourtant, vous dites avoir dépassé cette pression de la maternité…
J'ai été en attente de ce phénomène, j'ai voulu tomber enceinte. Cela a été questionnement au sein de mon couple, mais appartient au passé.

L'éducation est un sujet qui vous intéresse…
J'en parle beaucoup avec ma sœur. Aider un individu à s'autonomiser, en faire un être humain libre, c'est un enjeu considérable, quelque chose qui me passionne et me rend triste, enfin nostalgique…

C'est l'époque de votre enfance que vous regrettez ?
La créativité, l'inventivité viennent de la sérendipité, l'art de prêter attention au hasard, d'imaginer, d'interpréter. Mes parents étaient roots, des intellos de gauche très ouverts qui nous trimballaient en R9 entre Normandie et Europe de l'Est. C'était l'aventure, la découverte… Aujourd'hui, collés devant leurs ordinateurs, les gamins ne s'ennuient plus.

Vous étiez du genre contemplative ?
Absolument. Je prends souvent le train, quand je vois tous les enfants sur leurs écrans qui ignorent le paysage, je m'inquiète : ils regardent les mêmes choses, consomment les mêmes émissions, les mêmes séries. Comment produire des idées singulières si l'on est formaté par des programmes ?

L'amour/haine des nouvelles technologies, c'est un sentiment ambivalent qui vous poursuit…
Je suis réac' et j'assume. Je n'ai plus la télé depuis 20 ans, l'ère du numérique me terrifie et je me méfie de mon téléphone portable. Internet est une encyclopédie dingue, mais nous fascine trop. C'est une injonction à être parfait, hyper-efficace, alors qu'on a plein de défauts. Sur les réseaux sociaux, il faut montrer en permanence à quel point tout va bien... alors qu'avec l'âge, on se dégrade, on tombe malade, on souffre…

  • Qui admirez-vous ?

Louis C.K, le roi du stand-up.

  • Quel est votre pire défaut ?

Je suis totalitaire dans le travail, je laisse peu de places aux autres et à leurs envies.

  • Qu'est-ce que vous avez réussi de mieux jusqu'à aujourd'hui ?

L'osso bucco

  • A qui mentez-vous le plus ?

A moi-même, mais moins qu'avant

  • Quel est le comble de la vulgarité ?

De ne pas avoir conscience de la manière dont ce que l'on dit va être reçu, perçu, ressenti.

Quel compliment vous flatte le plus ?

"Vous êtes intelligente pour une fille !"

  • Qu'est-ce qui vous est indispensable ?

Mon pouce

Un père prof de socio, une mère auteure et traductrice, Blanche Gardin, punk à chien à 17 ans, devient -après une incartade en ébénisterie et une immersion dans la police municipale- éducatrice en banlieue parisienne… mais pèche par excès d'empathie. Repérée par Karl Zéro, elle fait ses classes au Jamel Comedy Club, joue une employée de bureau dans WorkinGirls sur Canal + et franchit les limites de la bienséances dans Ligne Blanche sur Comédie! Elle est sur scène à l'Européen jusqu'au 24 juin avec "Je parle toute seule".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Blanche Gardin, l'esprit de corps
Blanche Gardin, l'esprit de corps

Au cinéma, on parle de monstre sacré. Dans le registre comique, on n'a jamais vu ça. Jamais vu aussi douée, irrévérencieuse, décomplexée. Une conscience rare de l'image de soi, qu'elle casse en verbalisant ses aspects sombres. Présence...