Deuil périnatal : "J'ai perdu ma fille le jour de sa naissance"

A l'occasion de la Journée mondiale du deuil périnatal, ce 15 octobre, Morgane nous raconte la perte de sa fille, Emma, le jour de sa naissance.

Deuil périnatal : "J'ai perdu ma fille le jour de sa naissance"
© linux87

Après une fausse couche en novembre 2018, Morgane retombe enceinte en février 2019. La grossesse se passe à merveille, sans maux, sans arrêt de travail prématuré… Ce sera une petite fille ! Le jour du terme, son bébé n'est pas pressé de sortir, mais rien d'anormal pour les professionnels qui l'auscultent. Elle rentre chez elle, jusqu'aux premières contractions qui la réveillent dans la nuit. 

Réveillés par l'alarme du monitoring

"Il est 3h du matin quand je commence à sentir le travail, je me rends à la clinique vers 8h. Mon col n'est pas rapide à s'ouvrir, alors je passe la journée à attendre, jusqu'à ce qu'on me mette en salle de travail vers 18h. Mon conjoint et moi tombons de fatigue. Avant d'être réveillés par la sirène du monitoring : la machine ne détecte plus les battements de cœur de mon bébé. Il est 1h40 du matin. Code rouge, je suis emmenée au bloc pour une césarienne. Lorsqu'Emma sort de mon ventre, il est 2h16, on me dit : votre fille a les bronches encombrées, elle a du mal à reprendre toute seule, on va lui nettoyer. Je suis inquiète, mais je suis confiante, je me dis que c'est normal. On voit ça souvent dans les émissions du type Baby Boom, non ? 

Je suis nettoyée, recousue, conduite en salle de réveil… Je n'ai aucune notion du temps, mais j'ai l'impression que c'est long. Il est 4h du matin quand mon compagnon entre dans la salle et s'effondre en m'annonçant que nous avons perdu notre bébé. Je ne comprends pas de quoi il parle. Je suis fixée sur la version rassurante des médecins : ils lui nettoient les bronches. Cinq médecins entrent dans la pièce, la mine déconfite et me disent, "Cela fait 40 minutes qu'on essaye de réanimer votre fille, que souhaitez-vous que l'on fasse ?" Après avoir demandé à continuer, le médecin m'informe qu'ils ont décidé d'arrêter, que cela vaut mieux pour nous, qu'elle aurait été un légume, selon ses termes. A aucun moment, l'équipe ne prononce ces mots : "votre fille est décédée". 

"On me demande si je veux voir mon bébé"

On me demande si je veux voir mon bébé. Je dis oui, bien sûr que je veux voir mon bébé. La pédiatre l'amène dans un couffin. Je la prends dans mes bras, elle a l'air endormie. Tout de suite, on demande : "Peut-on la prendre en photo ?" Je suis face à mon enfant, que j'aurais pris en photo sans demander à personne en d'autres circonstances, et là je ne sais plus ce que j'ai le droit de faire ou non. L'équipe médicale me répond oui, et propose de prendre la photo. Ma fille a déjà la peau marbrée, je vois qu'elle n'est plus en vie. Mais la pédiatre prend son pouls, avant de retirer la désintuber. Je suis choquée de cette mise en scène qui n'a pas de sens. On me demande si je veux que mon bébé soit habillé, je réponds oui, ils reprennent ma fille, et me remontent dans l'unité gynécologique de la clinique.

Personne ne me laisse le temps de digérer. Très vite, l'administratif prend le pas sur l'annonce. On me demande si je suis d'accord pour réaliser une autopsie, on m'explique qu'il vaut mieux savoir de quoi elle est morte, pour être plus prudents avec le prochain bébé. Je viens de perdre mon nourrisson, et on me parle d'un prochain bébé. Je suis abasourdie. On m'informe rapidement qu'il faut aller à la mairie déclarer la naissance, et la mort. Le gynécologue me demande si je veux reprendre la pilule… Je signe une série de papiers dont je n'ai aucune idée du contenu, tant je suis sonnée. Mon compagnon s'occupe de toute cette partie, nos familles ne nous quittent pas et nous sont d'un soutien féroce. 

A ce moment-là, on ne me dit rien. Vais-je revoir mon bébé ? Je pose la question. Chaque fois que je prononcerai ces mots pendant les deux jours qui suivent, un personnel médical ira chercher ma fille à la morgue et me l'apportera. Elle a été habillée par leurs soins, elle est dans un couffin comme les autres bébés, vêtue de sa turbulette, elle a l'air apaisée. A part le froid de sa peau, elle pourrait être vivante, elle est douce, c'est un beau bébé. A chaque fois que je la vois, je me force à me dire : non, elle ne dort pas. Pendant deux jours, on me l'apporte, je lui parle, ma famille lui parle, et elle repart à la morgue. 

Deux heures de droit de visite dans la journée

J'aurais voulu la garder tout le temps avec moi jusqu'à la sépulture, mais aucun dispositif réfrigéré ne m'a été proposé. Au bout de ces deux jours, elle part pour l'institut médico-légal afin d'être autopsiée. Je pourrais continuer à la voir, mais comme j'ai eu une césarienne, je dois normalement rester 5 jours à l'hôpital. Je dis au personnel médical : je ne resterai pas ici si ma fille n'y est plus. Leur réponse est simple, si je veux sortir, il faut que j'aille bien physiquement. Je ne sais pas où j'ai trouvé cette force, mais deux jours après ma césarienne, je marchais normalement

Suivent encore 5 jours, pendant lesquels j'ai droit à deux heures de visite quotidiennes, dans une sorte de salon funéraire. Je rentre de mon accouchement sans mon enfant, mais chaque jour je me dis que je la vois le lendemain. Donc, elle est encore là. Ce n'est pas encore tout à fait réel. Je suis hors du temps. Chaque fois que je la vois dans ce salon mortuaire, dans son couffin, je me prends une claque, ça redevient réel. J'aimerais pouvoir la secouer, la réveiller. 

Pour moi, le moment redouté, et le plus difficile, a été le jour de l'enterrement. Je devais lui dire au revoir, c'était la dernière fois. L'infirmière qui venait me faire mes soins à domicile avait perdu un bébé, et m'a beaucoup aidée. Elle m'a dit de la prendre en photos autant de fois que je le souhaitais, je ne sais pas si je me le serais permis sans elle. Elle m'a donné des pistes : des choses à lui dire, lui faire écouter de la musique, et la déposer moi-même dans le cercueil, pour que mes bras soient les derniers qu'elle ait connus. Ce que j'ai fait. Puis, je suis rentrée chez moi, avec mon ventre vide, la chambre de mon bébé vide, et ma maison vide. Les gens qui t'ont soutenue doivent retourner travailler. Y compris ton conjoint, qui n'a que ses jours légaux de congé paternité. A ce moment-là, tu réalises. 

"Etre parent, c'est faire pipi sur un test de grossesse et accueillir un bébé qui va bien"

Lorsqu'on est enceinte, on est déjà une famille. Mais le jour où l'on accouche, et que notre enfant meurt, on n'est tout à coup plus rien, on n'a plus de statut. La société nie notre parentalité. On nous prépare à accoucher, mais à aucun moment on ne nous parle de tous ces risques qui continuent d'exister, au-delà du troisième mois où la fausse couche effraie. Etre parent en France aujourd'hui, c'est faire pipi sur un test de grossesse et donner naissance neuf mois plus tard à un bébé tout rose en pleine santé. On ne parle pas des zones grises. 

Quelques pistes ont été mises en place pour les situations de deuil périnatal : l'hôpital propose de prendre une photo de l'enfant, et de la conserver dans ses archives pour que les parents puissent la consulter, même plusieurs années après. Une association, Agapa, propose une boîte de naissance pour les parents endeuillés avec les empreintes du bébé, un carnet de deuil, une sorte de notice… Un suivi psychologique est mis à disposition. D'autres associations proposent de véritables séances photos, comme Souvenange. Mais je l'ai appris trop tard pour Emma. 

Un mois plus tard, je retourne là où j'ai eu (et perdu) mon bébé, pour mon suivi d'accouchement. Et j'attends dans une salle pleine de femmes enceintes et de nouveau-nés. C'est insupportable. Et je culpabilise de trouver ça insupportable, de ne pas me réjouir pour elles. Petit à petit, j'ai rempli mon quotidien de rendez-vous, pour comprendre, pour m'apaiser, pour retrouver la vie. Celle que j'étais censée donner ce 5 novembre 2019 et qui m'a été dérobée au même moment. 

Avoir un autre enfant 

J'ai intégré des groupes de discussions d'autres "paranges" comme on nous appelle. J'ai rencontré des gens dans ma situation, qui m'ont répondu quand j'en avais besoin. J'ai fait face à des phrases douloureuses. J'ai eu le plaisir de montrer des images de ma fille à ceux qui ne niaient pas son existence et qui voulaient la voir. Et je me suis doucement décidée à faire un autre enfant. Pas un enfant qui remplace ma fille. Un petit frère, ou une petite soeur. Mon deuxième enfant. Ma deuxième grossesse est en cours, et je ne la vis pas du tout pareil. Je ne montre rien, je la vis à l'abri du regard des autres. J'ai peur qu'on se dise que j'oublie ma fille, qu'on pense que je vais bien maintenant que je vais en avoir "un autre". L'idée d'avoir un autre enfant m'a maintenue en vie. 

Après l'autopsie, nous avons appris que notre fille était morte d'asphyxie au moment de l'accouchement, ce qui a créé des hémorragies dans ses bronches. Si elle était sortie plus tôt, elle aurait vécu. Il faut se défaire de la culpabilité que l'on ressent face à une telle information, il faut retrouver confiance, et cela demande un gros travail sur soi. J'ai trouvé le bon gynécologue pour m'accompagner vers une seconde grossesse. Il est très empathique, très présent, me répond à chaque angoisse. Il m'a tout de suite rassurée : cette fois-ci, j'accoucherai en amont du terme, par césarienne, programmée en avance.