L’image de soi : une construction plus délicate pour les enfants doués

Les enfants doués ont souvent une fausse image d'eux-mêmes. Arielle Adda explique la difficile construction d'une bonne représentation de soi.

Rien n’est plus difficile pour un enfant doué de se former de lui-même une image conforme à ce qu’il ressent au plus profond de lui. Il passe d’un extrême à l’autre. Son existence sociale commençait pourtant bien, en suscitant une admiration parfaitement justifiée par sa dextérité verbale : très tôt, il a su choisir le mot exact, au point que ses parents s’étonnent encore maintenant de cette richesse de vocabulaire. Il manie les subtilités de la grammaire avec un naturel confondant. Il ne s’agit pas seulement d’une accumulation de connaissances grâce à une bonne mémoire : il utilise avec finesse et perspicacité son étourdissante aisance verbale. ll a peu d’expériences de la vie, mais il semble déjà en connaître  les détours.

Son entourage proche se réjouit de cette possibilité de dialoguer sans bêtifier et la savoure comme il se doit, un peu étonné parfois de constater que la plupart des enfants du même âge balbutient encore avec une syntaxe bien approximative.

Tout change sitôt que l’enfant se trouve privé de ses moyens habituels d’expression dans une société de pairs où cette habileté ne lui est d’aucune utilité. On lui renvoie alors une image inaccoutumée d’enfant timide, replié sur lui-même, presque sauvage et particulièrement maladroit en société puisqu’il ne s’intéresse pas véritablement aux jeux proposés. Lui, si joyeux et enthousiaste à la maison, apparaît triste, peu ouvert, difficile à contenter.

Comment s’y retrouver quand on est un très jeune enfant, aveuglément confiant dans les adultes qui l’entourent et que deux images totalement différentes se juxtaposent selon le lieu ? Laquelle est la plus juste ? Celle renvoyée par des parents appréciant un don qui s’exerce si naturellement que l’enfant lui-même n’a pas conscience de s’exprimer de façon tellement remarquable, ou bien celle de la société, représentée par la maîtresse, déroutée et parfois agacée par un enfant ne réagissant pas comme les autres.

Instinctivement, les enfants s’efforcent de se conformer aux lois du plus grand nombre. Les enfants doués auraient tendance à penser qu’il est préférable de suivre les règles que tous les autres acceptent mais, eux, sont obligés de s’imposer à eux-mêmes des contraintes dont ils ne perçoivent même pas le bien fondé, de se forcer pour se conformer aux mille petites exigences portant sur de multiples détails du quotidien. La vie en société s’avère rapidement une rude épreuve pour eux.

Leur image est alors déjà entamée, comme déchirée entre deux regards opposés, impossibles à concilier.

Je répète souvent que les enfants doués se heurtent très tôt à de douloureux malentendus qui les écorchent sans cesse et contre lesquels ils ne peuvent se défendre.

Et pourtant, ce n’est pas faute de tenter péniblement de correspondre à l’image idéale d’un enfant de leur âge : que ce soit, pour eux, un masque, une armure, un déguisement, ils sont bien obligés de recourir à ces expédients pour se maintenir au sein d’une société qu’ils sont contraints d’accepter. D’ailleurs, il y a des accalmies : une activité qui les enchante, une amitié de cœur, une maîtresse, et, plus tard, un professeur, qui les comprend si bien qu’ils ont l’impression de lui ressembler, ce sont des moments de grâce, mais seulement des moments, même s’ils durent toute une année scolaire.

La route la plus droite est semée d’écueils, souvent inattendus : l’enfant se pense en confiance avec des semblables et puis un mauvais génie inspire l’un d’eux et tout dérape : on se moque de lui, on ne comprend plus ce qu’il dit, de quoi il parle, il se sent ridicule, et presque honteux, de donner un si piteux spectacle, ou bien c’est une maîtresse jusque-là compréhensive qui se fâche,  ou encore le professeur de sport, de dessin, de musique, qui s’esclaffe après une réaction qui lui a paru d’une absurdité énorme et toute la classe s’esclaffe de bon cœur avec lui, puisque cela semble permis.

On dira qu’un enfant intelligent doit savoir relativiser ces moments pénibles : on rit de lui, mais on l’aime bien… L’enfant intelligent souffre et ne sait plus qui il est ni comment il doit se comporter pour éviter cette souffrance dont le souvenir va rester longtemps dans sa mémoire et modeler l’image intérieure qu’il se construit de lui-même. Il ne peut pas savoir quelle est son image véritable, puisque chacun lui  en renvoie une  différente selon la situation.

Ainsi, plus tard, cette image risque de se fracasser à la suite de mauvaises notes ou de critiques trop acerbes : pour lui,  ces notes et ces critiques reflètent certainement la réalité, les succès passés n’étaient dus qu’à un hasard heureux, la vérité apparaît, la justice est rendue et l’imposture dévoilée.

Ces moments de déroute s’impriment profondément dans l’esprit et modèlent durablement l’image qui se construit. Il faudrait une force de caractère en acier pour résister et conserver une image aimable et brillante, en accord avec la réalité. C’est pourquoi le test offre une grille de lecture qui apporte une réponse  justifiant ces incessants décalages : une pensée plus rapide, trop rapide même parfois et qu’il faut donc canaliser, un accès précoce à l‘abstraction, une perspicacité soutenue par une rigoureuse logique permettant une évaluation précise d’une situation, toutes capacités mises en évidence par le test. A côté de cette analyse fidèle du fonctionnement intellectuel, l’extrême sensibilité paraît constituer une faille insondable où toutes les qualités pourraient un jour disparaître tant elle semble profonde.

 

Comment se former de soi une image solide et sûre quand on s’effondre en larmes à la seule écoute d’une histoire émouvante et que les camarades ont entendue sans paraître le moins du monde bouleversés ?

Comment se sentir assuré quand on ne  veut pas se battre pour ne pas faire de mal à l’autre, pourtant agresseur manifeste ?

Comment être satisfait de soi quand on se retrouve seul à la récréation sans l’avoir particulièrement désiré ?

Si on ne sait quelle stratégie adopter pour s’imposer, pour faire accepter sa personnalité,  pour attirer les autres, l’image de soi se construit de façon désordonnée en dépit de l’amour réconfortant des parents.

Ces personnes douées, aux qualités si précieuses et admirables, risquent de suivre d’un pas hésitant un parcours chaotique, alors que ce sont elles qui portent la lumière grâce à leurs idées nouvelles,  leur audace intellectuelle, leur imagination sans limites, permettant des progrès profitables à tous.

L’image de soi : une construction plus délicate pour les enfants doués
L’image de soi : une construction plus délicate pour les enfants doués

Rien n’est plus difficile pour un enfant doué de se former de lui-même une image conforme à ce qu’il ressent au plus profond de lui . Il passe d’un extrême à l’autre. Son existence sociale commençait pourtant bien, en suscitant une admiration...