Lyes Louffok : "un SDF sur quatre est un ancien enfant placé !"

Auteur du livre "Dans l'enfer des foyers", Lyes Louffok a subi la maltraitance, le rejet et les violences. Aujourd'hui membre du Conseil National de la Protection de l'Enfance et travailleur social, il se bat pour défendre le droit des enfants confiés à l'Aide Sociale à l'Enfance. Rencontre.

Lyes Louffok : "un SDF sur quatre est un ancien enfant placé !"
© Lyes Louffok

Placé en pouponnière à sa naissance en raison des problèmes psychiatriques de sa mère, son père biologique ayant fui ses responsabilités durant la grossesse, Lyes Louffok se retrouve confié à Emilie, sa première famille d'accueil qui lui donne tant d'amour. Mais lorsque celle-ci annonce aux services sociaux qu'elle souhaite déménager dans le sud pour raisons professionnelles, l'Aide Sociale à l'Enfance (ASE) refuse que Lyes s'éloigne de sa mère biologique. Et c'est là que les problèmes commencent. Celle qu'il appelle la "grosse dame blonde" le maltraite pendant deux ans, de 4 à 6 ans. "J'ai oublié les bisous. J'apprends les coups. La méchante me frappe dès que je pleure ou hurle. Elle ne me nourrit pas trois fois par jour comme elle le devrait, comme elle est payée pour. Elle me fait dormir sur une planche en polystyrène, sans oreiller, sans doudou, sans rien", témoigne-t-il dans son livre tristement touchant et révoltant, "Dans l'enfer des foyers", aux éditions J'ai Lu. Lyes est ensuite balloté de familles d'accueil en foyers, sans jamais être informé de son départ. Il est alors placé chez Daniel, le fermier (qui a pris le temps d'égorger le mouton qu'il a vu naître et nourri au biberon avant son départ), puis dans des foyers de rupture et d'urgence dans lesquels règnent entre les jeunes la violence, le viol et la loi du plus fort… "Au total, j'ai changé huit fois de lieu d'accueil", nous confie-t-il. Aujourd'hui travailleur social et membre du Conseil National de la Protection de l'Enfance (CNPE), Lyes Louffok est le porte voix de tous les enfants placés qu'il défend avec ferveur. Nous l'avons rencontré au Ministère des Solidarités et de la Santé, à l'occasion d'une séance plénière au cours de laquelle le CNPE débattait sur les propositions d'une stratégie nationale qui sera présentée à l'automne par Agnès Buzyn. 

Qu'est-ce qui vous a le plus marqué pendant votre parcours ? 

Ce qui a été le plus terrible pour moi, c'est le foyer ! Cette opacité absolue où tout est fermé et surtout la violence des adultes censés nous protéger et qui nous frappent, mais aussi ces enfants extrêmement "cabossés" qu'on fait vivre ensemble sans se soucier des conséquences que cela peut avoir. Ce qui est difficile aussi, c'est de voir que toutes les personnes externes au foyer (professeurs, médecins…) considérant que nous étions des enfants placés, donc protégés, ne se souciaient pas vraiment de ce que l'on vivait au quotidien dans cette structure. Ça m'a vraiment chamboulé. Je me souviendrai toujours d'un prof de français, lors de ma première rentrée au collège en 6e, qui m'a demandé " Et toi Lyes, qu'est ce que tu as fait pour être à La Tournelle ?". On devient alors coupable d'être placé, et presque coupable de ce que l'on peut nous faire subir ! 

Quelles sont les conséquences sur le long terme ?

"L'accompagnement en matière de santé est une catastrophe !".

Une fois adulte, il faut tout déconstruire… C'est très compliqué de s'attacher. Lorsqu'on a méprisé les adultes durant toute son enfance, on a du mal ensuite à faire confiance aux autres. Il y a donc des conséquences à la fois sur le plan professionnel, sentimental et amical. On se construit différemment des autres. Il faut se demander comment ce que l'on a vécu ne doit pas se reproduire pour les autres. Par ailleurs, l'accompagnement en matière de santé est une catastrophe. Il n'y en a pas pour les mineurs ou les jeunes majeurs dont certains devraient systématiquement être suivis et pris en charge en victimologie. D'autant que les problématiques de santé, si elles ne sont pas traitées durant l'enfance perdurent à l'âge adulte. Enfin, les jeunes majeurs sont livrés à eux-mêmes à 18 ans. La transition est brutale : l'enfant se retrouve du jour au lendemain à la rue. Il faut savoir qu'un SDF sur quatre est un ancien enfant placé, c'est dramatique ! A la maison d'arrêt de Toulon par exemple, 80% des jeunes de 18 à 24 ans étant incarcérés ont eu un parcours à l'ASE. Il faut donc être cohérent et se dire que c'est justement entre 18 et 25 ans que le gouvernement doit investir. Pendant 18 ans, à raison de 139 euros par jour en moyenne, j'ai coûté près d'un million d'euros à la société. Si c'est pour finir à la rue, c'est un beau gachis !

La protection de l'enfance, en quelques chiffres : 

- Plus de 300 000 enfants placés en France, 53% ont entre 11 et 18 ans.

- Les filles ont 13 fois plus de risque que les autres d'avoir un enfant à 17 ans

- Les enfants placés ont 5 fois moins de chance de passer un bac général

- Un SDF sur 4 est un ancien enfant placé

- 10 milliards d'euros par an sont pourtant consacrés à la protection de l'enfance. 

Comment éviter les cas de maltraitance ?

Comme le préconisait Laurence Rossignol dans son plan de lutte contre les violences faites aux enfants en 2016, il faudrait un médecin référent dans tous les hôpitaux de France afin de repérer les cas de maltraitance des enfants, mais cette mesure n'est pas appliquée et ne figure pas non plus dans la prochaine stratégie nationale. Pourtant, ces médecins référents seraient chargés de coordonner l'action des professionnels de santé, de les sensibiliser et d'être la personne ressource. De plus, le repérage de la maltraitance est mauvais en France. Il y a un véritable manque de contrôle dans les foyers et les familles d'accueil. Le problème, c'est que cette politique décentralisée fait que le gouvernement n'a pas son mot à dire sur ce sujet car il s'agit d'une compétence départementale, et les départements pointent du doigt le manque de moyens, et donc l'impossibilité de créer des cellules de contrôle. En outre, le recrutement des familles d'accueil est parfois fait "à la va vite" et certains passent entre les mailles du filet. Ce qui est primordial aujourd'hui, c'est de revoir le référentiel national d'évaluation des informations préoccupantes, ainsi que le référentiel d'agrément des familles d'accueil. Par ailleurs, il faudrait aussi séparer les enfants par tranches d'âge afin d'éviter des rapports de force et des situations de maltraitance importantes. Idéalement, il faudrait même séparer les garçons des filles pour éviter que ces dernières deviennent des victimes sexuelles.

Vous proposez d'élargir le profil des parents d'accueil...

"Il faudrait s'ouvrir à d'autres modes de parentalité, comme l'adoption simple ou les membres de la famille"

Il y a de nombreuses failles au sein de l'Aide Sociale à l'Enfance. J'ai vu des familles d'accueil qui ont alerté plusieurs fois les services sociaux parce qu'on ne s'entendait pas, mais ces derniers ont tout de même insisté pour que j'y reste. Quant à ma mère qui est malade psychiatrique, sous tutelle et reconnue en incapacité d'être responsable d'elle-même, elle a quand-même conservé l'autorité parentale sur un enfant. Comment définit-on alors le statut juridique d'un enfant et comment le faire évoluer pour qu'il soit le plus protecteur possible ? Je trouve dommage de ne pas s'ouvrir à d'autres modes de parentalité comme l'adoption simple, ou les autres membres de la famille, de façon à multiplier les chances pour les enfants de trouver leur bonheur chez des gens aimants. Aujourd'hui, les femmes et hommes célibataires sans enfants, ainsi que les couples homosexuels ne sont pas familles d'accueil. On pourrait aussi laisser les familles d'accueil choisir les enfants quand elles les connaissent et sont prêtes à les aimer (comme l'a proposé Agathe, la sœur d'Emilie, ndlr).

Qu'attendez-vous de la prochaine stratégie nationale sur la protection de l'enfance ?

Quand on élabore une stratégie, je crois que l'on ne doit pas prendre en considération la situation financière de l'Etat. On doit avant tout faire des propositions optimales pour protéger les enfants : mettre en place des médecins référents dans tous les hôpitaux, des contrats jeunes majeurs obligatoires à 18 ans, des contrôles dans les foyers et enfin, réaffirmer l'autorité de l'Inspection générale interministérielle du secteur social (IGAS). Par ailleurs, je regrette la disparition du ministère de l'Enfance qui fonctionnait très bien avec Laurence Rossignol. Aujourd'hui, c'est Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé qui pilote tout, mais rien à la fois, en raison d'un agenda très chargé. Aujourd'hui par exemple, lors de cette séance plénière, elle n'était pas présente et elle n'a assisté qu'à une seule réunion du CNPE depuis le début de l'année. Nous n'avons donc pas d'interlocuteur en face de nous.

Quelles institutions recommandez-vous ?

Aucune ne correspond vraiment à mes attentes. On doit penser à taille humaine, dans des petites maisons, avec des familles d'accueil. Un peu comme SOS villages d'Enfants ou encore la Fondation Action Enfance, dont le directeur, Marc Chabant fait du bon boulot. Il permet aux frères et sœurs de grandir ensemble et favorise aussi la démarche participative des enfants, sans avoir peur de se confronter à ce que les jeunes peuvent dire sur le fonctionnement, et c'est intéressant.

"Dans l'enfer des foyers. Moi, Lyes, enfant de personne". © Editions J'ai Lu

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