Juliette Armanet "va piano va sano"

Avec sa voix cristalline et sa plume aiguisée, Juliette Armanet apporte un nouveau souffle à la chanson française. Nous l'avons rencontrée quelques semaines après la sortie de son premier album "Petite Amie". Confidences.

Certains voient en elle, la nouvelle Véronique Sanson. "C'est une très grande artiste, d'une sincérité flamboyante, mais je ne trouve pas que je lui ressemble tant que ça" nous confie modestement Juliette Armanet. Avec son timbre de voix élevé, sa musique pop et acidulée façon années 70/80 et ses textes touchants, Juliette Armanet a su redonner ses lettres de noblesse à la chanson française. Celle qui a grandi bercée par les sonorités du piano familial s'est lancée dans le journalisme avant de revenir vers son premier amour, la musique. Son premier album Petite Amie sorti début 2017, rencontre un succès fulgurant. Quelques semaines après, l'artiste ose transformer le titre I feel it coming de The Weeknd en Je te sens venir. La vidéo fait le buzz et comptabilise plus de 45 000 vues. En arrivant au café où nous la rencontrons ce matin-là, Juliette Armanet, lunettes vissées sur le nez, jean, bottines noires et long manteau rouge s'excuse. "Désolée, j'ai une tête horrible" . La veille, l'artiste a assuré une nouvelle fois la première partie des concerts parisiens de Julien Doré, avec qui elle avait collaboré. Confidences sans filtre.

Journal des Femmes : On a l'impression que votre album est ancré dans les années 70/80. C'était une volonté de revenir à une pop fraîche et acidulée de ces années-là ?
Juliette Armanet : 
A l'origine, l'album se rapprochait beaucoup des années 80 mais je l'ai tiré un peu plus vers la décennie antérieure. Je voulais une production plus chaude, acoustique et jouée. La musique des années 80 est plus électronique et elle peut parfois mal vieillir. Il fallait revenir à un son plus naturel.

Vous dites aimer les chansons de l'époque, qui avaient "quelque chose de profondément naïf et sincère". La musique actuelle ne l'est plus ?
Je pense que notre génération est plus cynique que celle de nos parents. Notre monde est certes plus violent, mais les chansons de l'époque étaient très "premier degré", et c'est ce qui fait leur charme. Elles étaient sans filtre et moins snob. Je pense qu'on est un peu nostalgique de ce rapport-là au monde et qu'il y a une envie de retour à des choses plus sincères, plus fraîches, plus vraies, pour ré-enchanter notre génération et notre quotidien.

© Théo Mercier / Barclay

Votre album Petite Amie parle beaucoup d'amour…
C'est vrai. Je ne pensais pas qu'il parlait autant d'amour jusqu'à voir que le mot revenait dans 3 chansons sur 4. L'amour est un sujet inépuisable et j'espère en parler jusqu'à mes 90 ans. De quoi pourrais-je bien parler d'autre ? C'est une thématique dont on parle à tout âge, dans tous les états, qui peut être désespéré ou heureux… L'amour se laisse faire et se décline à l'infini. Tout le monde y est allé de sa prouesse verbale. En tant qu'auteur, même si c'est un peu pompeux d'employer ce terme, c'est intéressant de se demander ce qu'on peut amener soi-même de plus que les autres.

Comment se passe votre processus d'écriture ?
Je me mets à mon piano…

Un piano qui s'appelle Christian donc…
Mais non, cette histoire est une blague ! Augustin Trapenard m'a demandé comment s'appellait mon "clavier". Je lui donc répondu "Christian", pour Christian Clavier, pour la blague. Sauf que personne n'a compris cette histoire et on n'arrête pas de m'en parler depuis… (rires)

Vous vous mettez donc à votre piano qui n'a pas de nom…
Je joue et c'est la mélodie qui m'inspire. Je me laisse porter par ce que les mains jouent puis je dis des mots qui viennent comme ça. L'ensemble s'entrelace en quelque sorte. Le piano et la mélodie m'emmènent vers un paysage intérieur et quelque chose se passe ou pas d'ailleurs, ce qui arrive très souvent.

La pochette signée Théo Mercier fait immédiatement penser à Catherine Deneuve. Une volonté ?
Totalement. Il fallait faire aussi beau voire mieux que la pochette de mon EP Cavalier Seule. Théo et moi avons donc travaillé dessus pendant des semaines et, en janvier dernier, il m'a montré une photo de Catherine Deneuve et c'était ça. Il a créé une image à partir de peinture projetée et le résultat est un mélange de Deneuve et Drake. Je pense qu'on a réussi à faire quelque chose de vraiment beau.

"Le piano était un membre
de la famille à part entière"

Vos parents étaient tous deux pianistes, vous avez donc toujours baigné dans la musique.
Le piano a toujours été une sorte de point de rencontre à la maison. Il n'y a pas une seule journée de mon enfance, où ne résonnait le son du piano. On jouait à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Il a été un vecteur de tendresse, d'échange, d'amour, de parole et d'esthétique. C'était un membre de la famille à part entière et un endroit de rencontre et d'échange. Ma grand-mère avait la maladie d'Alzheimer et, alors qu'elle ne se souvenait plus de son nom, elle nous reprenait dès qu'on se trompait sur du Chopin. Le fait que le piano soit resté central dans sa vie, et un bastion de liberté et conscience de soi m'ont fasciné au point d'en faire un documentaire, "Petits enfants d'Alzheimer".

C'est à l'adolescence que vous commencez à écrire et à chanter.
Je pense que les premiers émois amoureux m'ont donné envie de chanter. L'écriture est venue de manière très naturelle et mon père m'aidait à produire et enregistrer dans notre petit studio situé dans le jardin. Il me reste des petites maquettes de cet âge-là et bizarrement, c'est extrêmement proche de ce que je fais aujourd'hui.

Vous vous rêviez comédienne, avez été journaliste avant de revenir à la musique. Comment passe-t-on d'un univers à l'autre ?
J'adorais l'idée de faire du théâtre et le côté communautaire de l'univers. Je me voyais déjà à la Comédie-Française mais en réalité, le monde du théâtre n'était pas du tout comme je l'imaginais. Je pensais jouer du Shakespeare sur les routes et je me suis retrouvée à passer des castings pour des pubs Quick. Un été, un projet s'est annulé et m'a mère m'a poussée à trouver un stage pour ne pas que je m'ennuie. Je me suis donc retrouvée chez Arte en plein mois d'août. Un jour, une des journalistes cherchait quelqu'un avec son permis pour un reportage sur le camembert. On a pris la route, fait notre reportage et nous sommes devenues extrêmement amies. J'ai adoré partir en tournage, rencontrer des gens et filmer. Finalement, j'ai appris le métier sur le tas et je l'ai fait pendant 7 ans. Je me suis retrouvée à faire des 52 minutes pour Arte à 24 ans complètement par hasard.

Qu'est-ce qui vous a poussé à revenir vers la musique ?
En réalité, j'ai toujours continué à faire de la musique en parallèle. Il s'avère que le mari de cette journaliste est Yuksek et, un jour, il m'a proposé de m'aider à produire une version de L'Amour en solitaire. Ça a attiré les gens, j'ai passé Les Inrocks Lab et finalement, Barclay est venu me prendre au vol. A l'époque, j'étais extrêmement seule et je ne connaissais aucun musicien. J'étais contente d'avoir enfin des gens autour de moi pour m'aider à construire ce projet.

© Théo Mercier / Barclay

Le 9 juin prochain, sortira l'album Elles & Barbara, en hommage à Barbara, dans lequel vous reprenez L'aigle noir. Pourquoi avoir accepté de participer à l'album ?
D'abord car je trouve qu'Edith Fambuena qui réalise l'album, a une personnalité géniale. Puis car j'aimais l'idée de faire quelque chose que je n'avais jamais osé faire. Le concept de la reprise ne m'intéresse pas. Quand j'aime les gens, je les aime eux et pas moi qui les chante. Toucher à quelqu'un qui m'est si cher était épouvantablement difficile car personne ne peut faire mieux que Barbara. Et L'aigle noir n'est pas le titre que je préfère. C'est une chanson très lourde. Mais ce métier est fait d'aventures, il ne faut en aucun cas rester dans notre zone de confort, il faut tester des choses.

Vous avez récemment fait le buzz en transformant le titre I feel it coming de The Weeknd, en Je te sens venir. Comment vous est venue l'idée ?
J'ai participé au festival Les Inrocks avec Paradis et Lescop. Un soir, Pierre de Paradis nous a fait écouter The Weeknd et on est devenus hystériques. Victor Le Masne de Housse de Racket a lancé l'idée de faire une reprise. Il m'a envoyé une instru et m'a dit d'écrire un texte. Je me suis prise au jeu et on s'est rendus compte que ça fonctionnait plutôt bien et que les gens trouvaient ça très drôle.

Vous avez dit qu'il était plus simple de reprendre un titre que l'on n'aime pas ou d'un artiste que l'on n'apprécie pas. Dois-je comprendre que vous n'aimez pas The Weeknd ?
The Weeknd fait de la grosse pop internationale. Il n'y a pas le même rapport intime qu'avec un Barbara, un Berger ou un Souchon. Puis, il s'agit d'une adaptation. Ce n'est ni le même texte ni la même façon de jouer le titre. Il y a eu une récréation de quelque chose qui fait que je n'ai pas l'impression de faire juste une reprise.

"Je vais prochainement collaborer
avec Christophe"

Vous avez signé il y a quelques jours la première partie de Julien Doré au Zénith. Qu'avez-vous ressenti ?
En fait, j'ai trouvé ça bizarre… Je pense que ce genre de salle est fait pour des shows qui envoient du lourd comme Julien. Le public a tendance à être un peu passif vu la taille de l'édifice. En revanche, Julien m'a accompagnée chaque soir en fin de concert sur mon titre La carte postale. J'ai trouvé cela très généreux et élégant de sa part de me faire jouer une de mes chansons sur son set devant 7000 personnes. C'était une énorme décharge d'adrénaline.

Vous préférez donc l'intimité des petites salles ?
Je pense que ma musique est faite pour les petites salles. J'aime voir les gens rigoler et que cela reste à échelle humaine. 

Vous avez collaboré avec Julien Doré sur Corail, ou encore avec Fishbach. Avec qui rêveriez-vous de collaborer ?
Je vais prochainement faire quelque chose avec Christophe et j'ai terriblement hâte ! Sinon, j'ai toujours rêvé de collaborer avec Sébastien Tellier et Prince, mais il faudrait le ramener…
Qu'est-ce que vous menez à la baguette ?
Ma carrière, mon travail, je suis un chef d'orchestre exigeant.

Qu'est-ce qui vous met des trémolos dans la voix ?
Mes amis. Ils sont toujours autour de moi.

Qu'est-ce que vous envoyez valser ?
Les vieux barbons réacs.

La dernière fois que vous l'avez mise en sourdine ?
C'est très rare. Je ne suis pas très pianissimo, je suis plutôt fortissimo.

La dernière fois que vous vous êtes réveillée en fanfare ?
Augustin Trapenard, tous les matins.

Une musique qui adoucit les mœurs ?
De Bussy.

Vous arrive-t-il de jouer du pipeau ?
Tous les jours, sous ma douche.