Eric Judor, en roue libre

Eric Judor prend un virage inattendu, celui de la comédie dramatique dans "Roulez jeunesse", en salles le 25 juillet. On a bavardé avec lui de son nouveau rôle, de l'ado qu'il a été et du papa qu'il est, voire de la condition actuelle de l'humour en France. En voiture !

Eric Judor, en roue libre
© Céline Nieszawer - Le Pacte

Rouler des mécaniques n'est pas le genre d'Eric Judor. L'avoir en interview est toujours un moment mémorable, placé sous le signe du rire. Entre deux traits d'humour, il sait aussi reprendre son sérieux (si vous en doutiez), tout comme son personnage dans Roulez jeunesse, le premier film de Julien Guetta. Il y incarne Alex, dépanneur, quadra immature, qui se retrouve avec trois enfants sur les bras (et plein de responsabilités) après avoir passé la nuit avec une cliente... On a rencontré l'acteur/réalisateur/humoriste pour discuter de ce film (et de plein d'autres choses), mais il a fallu, à regret, rendre l'entretien sérieux pour une meilleure lecture...

Le Journal des Femmes : C'était une première dans ce genre de rôle. Quelle impression avez-vous ressentie ? 
Eric Judor : C'était une expérience dure. J'adore défricher tous les coins de la comédie. J'avais fait l'absurde, le burlesque, l'enfantin, le réaliste, la comédie à message... et là je m'essaie à la comédie dramatique. C'est une nouvelle corde comique à mon arc !

Quel était le challenge ?
C'était d'aller dans le drame, de savoir être sincère et laisser le comique de côté. Ce que j'ai vraiment eu du mal à faire pendant tout le début du tournage. A force de me faire gronder par Julien Guetta, le réalisateur, j'ai dû ranger mes blagues dans mon cartable.

Au quotidien, êtes-vous sans cesse dans la vanne ?
Disons que je suis d'humeur plutôt joyeuse. Ce n'est pas un masque de comique que j'ai. Je me lève plutôt du bon pied, à moins d'avoir eu une mauvaise nouvelle ou d'être malade. J'en ai fait un métier. J'ai toujours du mal à croire ou à comprendre les comiques qui se disent tristes. J'ai vu une interview de Jim Carrey où il explique sa dépression. Il y dit que ce qu'il donnait à voir aux gens, c'est ce qu'il pensait qu'ils voulaient voir de lui, pas ce qu'il était vraiment. Il y a aussi des extraits : il est tellement habitué et fou dans ces moments-là, que je me dis que ce n'est pas possible que ce ne soit pas sa nature profonde. Il a dû vivre des choses dures dans la vie, ou il n'a pas su gérer son immense succès. Au niveau de la renommée, je suis plutôt peinard (rires).

Les cordonniers sont-ils les plus mal chaussés ?
Non, Jamel Debbouze, il est marrant dans la vie, Pierre Palmade aussi ! Il y a forcément des clowns tristes. On m'a dit la même chose de Robin Williams. L'interview finie, il s'éteignait, paraît-il.

Quels sont vos points communs avec votre personnage, Alex ?
Le fait d'avoir eu le sens des responsabilités à un moment très précis de ma vie, sur un gros événement. Je me suis dit : "Wow, il est peut-être temps de te prendre en main".

Aymé dans H, Eric dans Platane, Victor dans Problemos : vous avez souvent ce rôle de "maladroit"...
C'est vrai que ça me colle à la peau. Les personnages comiques doivent avoir des aspérités, être imparfaits, pour être drôles. James Bond n'est pas drôle. Il est super cool, il est fort, il fait des petites vannes, mais ce n'est pas le mec qui fait hurler de rire. Il faut un mec qui a des problèmes.

"J'ai fait ma crise d'ado à 30 ans"

Êtes-vous cantonné à cette case-là ?
Julien Guetta a dû voir en moi des fêlures et a dû se dire : "J'aimerais bien voir ce qu'il y a sous sa carapace de comique", ce sale voyeur ! (rires) Il m'a finalement amené vers quelque chose que je ne voulais pas montrer.

Ce tournage vous a-t-il laissé des séquelles ?
C'était très perturbant à vivre. Je ne suis pas un acteur professionnel et je dois toujours trouver des subterfuges pour jouer des choses que je n'ai jamais jouées avant, dont ces émotions-là. J'ai dû puiser dans des trucs personnels, faire rejaillir ces moments de deuils. C'était tellement violent, que j'ai eu une bonne semaine où j'étais complètement déprimé. C'était horrible. J'étais obligé pour chaque prise de me replonger dans un moment très précis de ma vie. Atroce. C'est comme si je le revivais 12 fois dans la même journée. Je n'arrivais pas à m'en extraire.

Cela vous est-il arrivé d'être aussi perdu qu'Alex ?
Je ne sais pas s'il est perdu. Il est en tout cas confronté à de nouvelles responsabilités, à prendre ou pas. Et ça, ça m'est arrivé, c'était quasiment la même situation. Je n'avais pas 43 ans, mais 27, et je me suis dit : "Qu'est-ce que je vais faire ma vie ?"

Cela a-t-il été salvateur ?
Oui, pour ceux qui aiment Eric et Ramzy en tout cas, pour les autres je ne sais pas ! (rires) C'est là que ma carrière a commencé.

© Ivan Mathie

Alex est un fils à maman. Et vous ?
A mort. Pour partir à 27 ans de chez ses parents, c'est qu'on est quand même un peu attachés à eux. J'ai fait une émission sur France Inter et il y avait un psychologue invité. Il parlait d'Alex et disait que quand ça arrive, la volonté vient souvent des deux côtés. Ça arrange aussi souvent les parents. Au final, c'est peut-être à cause de ma mère que j'étais un Tanguy !

Quel ado étiez-vous ?
Hyper cool, pas une vague ! Je me kifferais si je m'avais en ado ! C'est flippant, parce qu'on fait sa crise d'ado bien plus tard. Je l'ai faite à 30 ans, j'étais irresponsable. Les tournages de H, c'était la cour de récré. On était des ados fouteurs de merde qui n'en avaient rien à foutre, qui jouaient avec des extincteurs… J'ai un retard dans la vie, je le sais.

Quel papa êtes-vous ?
Très exigeant. J'exige des choses que mes parents n'ont pas exigées de moi. C'est un peu nul. Entre papa quand même cool parce qu'il fait des vannes, mais quand papa pas content, colère blanche. Pas un mot plus haut que l'autre, mais ultra-dur. Et ça c'est nul. J'utilise ma répartie à ce moment-là et c'est ultra-violent. Je suis hyper cassant. En même temps, mes trois enfants ont appris très jeunes le second degré. A leurs dépens, malheureusement !

Alex est dépanneur : à quel sujet peut-on vous appeler pour nous dépanner ?
Pas grand chose, parce que j'ai deux mains gauches. Je ne suis pas le mec qu'il faut appeler. Pour l'ambiance sinon. J'arrive avec mon tambourin, ma trompette, et c'est parti pour les vannes !

Peut-on rire de tout aujourd'hui ?
Non. On se prend une balle à chaque vanne. L'époque a changé, les gens se sont retranchés derrière les drapeaux d'une ville, d'un quartier, d'une religion. Il n'y a plus de grande communauté, de pays melting-pot, de black blanc beur, de "allez les Bleus on a gagné". On est dans un truc où chacun défend son petit coin et le représente. Si jamais il y a des vannes dessus, on le prend direct de travers. L'époque est ultra-susceptible. Ça marche moins bien avec mon style de vannes qui est toujours un peu dans le taillage. Je fais gaffe.

Quand on est humoriste aujourd'hui, comment faire pour ne froisser personne ?
C'est impossible. Tout est sclérosé. Avant on était sur une mer d'huile, maintenant on est sur une mer d'huile bouillante. On ne le voit pas vraiment, puisque avant de bouillir, l'huile reste la même. On laisse tomber une goutte d'eau dessus et ça explose. On va encore laisser tomber des gouttes et on va se prendre des tacles, c'est certain.

Le métier d'humoriste serait-il en voie d'extinction ?
J'espère que non. Les situations changent. Je ne suis pas un pessimiste sur la direction que prend l'humanité. Il y a des cycles et il ya des moments où l'Homme se pose des questions. Il y a de l'incertitude, de l'insécurité, etc. J'ai l'impression que ça s'améliore un peu.  Faisons confiance au temps, je suis optimiste. Si ce n'est pas le cas, tant pis, mais j'aurais eu l'espoir que ça change.

"Aujourd'hui, on se prend une balle à chaque vanne"

Quels comiques se démarquent aujourd'hui ?
Monsieur Fraize, Bun Hay Mean alias le Chinois Marrant, et Blanche Gardin. Le casting de Problemos quoi.  

Où en est la saison 3 de Platane ?
Je suis toujours en train d'écrire une série avec Youssef Hajdi qui s'appelle Danse avec les keufs, c'est deux policiers qui mènent des enquêtes en chantant. Platane est toujours en écriture. Les épisodes sont plus longs, ça met du temps, mais on se régale.

Et où en est Zorro ?
Toujours en écriture. Ça viendra après Platane. Ce sera avec Laurent Laffite. Il dégage un truc… Je suis absolument fan de lui. Dans Papa ou Maman 2; il est dément. Je rêve de jouer avec lui.

Où est Ramzy ?
Il fait des films d'auteurs. Monsieur ! Il a réalisé Hibou où il a dirigé Elodie Bouchez. Il tourne actuellement avec Mathieu Amalric pour Des Merveilles à Montfermeil de Jeanne Balibar. Il était aussi dans Coexister. Je n'ai pas encore vu ce film... On a du mal à regarder les projets de l'autre. C'est comme voir sa femme coucher avec un autre mec. Je ne suis pas prêt, mais je vais le mater.

On vous verra bientôt à l'affiche d'un autre film ?
On a tourné Alad'2 avec Jamel et Ramzy. C'est là qu'on a refusionné. On ne s'était pas vus aussi longtemps depuis au moins 10 ans. On a passé pas mal de temps ensemble au Maroc pour le tournage. On s'est bien marrés. C'était génial de se retrouver, c'était comme au temps de H. Les vannes fusaient. Il y a une énergie accumulée du fait de ne pas se voir. Les retrouvailles ont été explosives. Je refuse de faire une suite de H, mais on prévoit de refaire un truc ensemble...

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